Feuillets de saison, fragments fragiles, au fil de l’eau

Feuillets de décembre 2025

Quand tu as ouvert la porte entre nos deux mondes
En moi quelque chose a respiré
Je me suis sentie soulagée d’un poids resté trop longtemps invisible
J’ignorais les dragons rouges aux larmes de givre coincés dans mon corps
Alors qu’au dehors je ressentais le souffle du moineau apeuré
Je n’ai jamais su déchiffrer les langages des humains
Mais votre sang s’invitait en tambour dans mon coeur
Je cherchais dans vos phrases une clef capable de décoder l’ineffable
Aveugle dans ma propre grotte je devais juste soulever les paupières
Sentir les ondoiements de mon souffle jusqu’aux racines et aux cîmes de mon être
Faire la lumière dans cet espace qui m’abrite
Et l’écouter fredonner cette mélodie qui est la mienne
J’apprendrai à aimer cette musique qui a la forme du sang et des étoiles
Qui est tissée aux bordures de la peau et des rêves
Qui est unique et semblable à toute vie
J’apprivoiserai ma propre langue
Nous parlerons des dialectes distincts
Mais leur musicalité nous rassemblera dans la lumière des feux de joie


J’ai longtemps cherché quelqu’un
Qui se serait assis à l’intérieur de moi et m’aurait emplie toute entière
Il aurait allumé un feu dans cette pièce pleine de vide
Et mis de la musique pour apaiser les silences
il aurait construit des ponts pour me relier au dehors
et tissé un cocon pour me protéger des intempéries
il aurait effacé toutes les distances affreuses
sur les visages impassibles il aurait dessiné des sourires
il aurait troqué les gifles de violence et les embruns indifférents contre la douceur des étreintes et la joie irradiante
dans les jours moches, avec la folie rouge, à travers les pleurs qui déforment tout : il m’aurait aimée partout et tout le temps
jamais il n’aurait fermé la porte et encore moins abandonnée
j’ai toujours cherché au dehors de moi comme une évidence sur ma condition volatile
je me suis vue feu follet, opaline, volutes,
je vivais sur une lune où la pesanteur n’a pas cours et je cherchais quelqu’un pour assurer, m’assurer, me rassurer
quelqu’un pour faire contrepoids à ma légèreté si extravagante qu’elle en devenait odieuse
dans cette pièce pleine de vide j’ai oublié trop longtemps qu’il y avait déjà quelqu’un
toute petite, si petite qu’elle en était presque invisible, sa voix fluette devenue soupir, une petite fille pleurait dans une larme bleue, ses sanglots cachés dans un brouillard opaque,
ce jour-là, un jour de décembre, pour la première fois je l’ai entendue sangloter doucement et je suis descendue dans la pièce qui était toujours aussi froide mais qui n’était plus vide,
je suis descendue, j’ai allumé un feu et j’ai mis de la musique
je me suis assise par terre, à l’intérieur de moi pour la première fois, juste à côté d’elle, et j’ai pris sa main dans la mienne


Toute mon enfance s’est étirée dans une longue nuit d’hiver
J’avais entre le monde et moi un bouclier d’argent
Il ravalait mes larmes quand je pensais vous perdre, quand ma tête imaginait les horreurs qui pourraient un jour me séparer de vous et vous séparer de moi
Longtemps j’ai tout vu par le filtre de cette distance
J’imaginais des tourbillons de mélasse, des abysses indomptables, d’ineffables abîmes et des cyclones plus profonds que le plus profond des trous de la terre
Longtemps j’ai cru que tout le monde portait en lui ce gouffre d’infranchissable, composé d’angoisses mutiques et de cris mutilés
Plus tard seulement j’ai su que non
J’ai compris avec stupeur que je m’étais trompée : chacun voit la vie avec son propre regard, teinté d’unique et de coquillages ambrés, fêlé ou déformé, les nuances sont trop nombreuses pour être décrites dans un poème et je me rends compte que je ne sais rien des yeux des autres et de leurs peaux qui respire des parfums inconnus
Des milliards de fragrances ennuagent la terre où nous habitons et je ne suis consciente que de si peu d’entre elles
Je nous pensais semblables mais nous étions uniques
Quand nos regards divergeaient, je transformais ma pupille en lame d’acier, je ravalais un sanglot indompté qui venait se débattre dans ma gorge à m’en étouffer
Je n’ai jamais accepté que nous puissions être différents, sans cesse je cherchais à vous rameuter à moi-même, pour m’unifier dans une étreinte désespérée
J’ai toujours eu si peur de ce qui nous séparait
J’ai toujours cru que je ne le supporterais pas, que le dragon coincé dans mon corps, ivre de panique, déchirerait ma peau, la folie rouge m’engloutirait, je finirais avalée, honteuse, dépossédée, sans sang, sans chair, sans amour
Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé cela si longtemps, pourquoi je me suis sentie en sursis, si vulnérable, prête à être attaquée n’importe quand, à l’affût, l’œil apeuré, acéré
Il me semble que je ne croyais pas à ma propre existence
Furtive et diaphane, elle était pour moi une erreur dans la marche du temps
Un jour, on allait se rendre compte qu’on m’avait donné une vie et qu’elle ne m’était pas destinée,
Je devais me faire toute petite, passer inaperçu, sans quoi on m’arrêterait et on me mettrait à la porte de ma propre existence
Je me suis toujours apprêtée à mourir, et j’ai toujours craint de disparaître sans avoir pu incarner ma vie au moins une fois, une heure, une minute
C’est votre regard seul, votre présence seule, votre approbation qui consentait à me rendre vivante
Je pensais qu’il fallait mériter d’être en vie, et que ce mérite, vous seuls pouviez me le donner
Seul mon cœur ouvrait d’autres possibles et dans l’instant se nourrissait de beauté, revêtait sur mes lèvres une douceur rosée
Je l’ai laissé m’apprivoiser et j’ai nourri notre amitié
Maintenant, chaque aube m’adoucit
Je me familiarise avec ma propre existence et je lui reconnais son droit à être
Quand je remercie la vie, ce n’est plus avec un sourire coupable mais avec un rire franc
Comme si soudain j’avais pris racine et que je ne pouvais plus m’envoler au moindre souffle de vent
Je sais que chacun passe sur cette terre avec ses folies emmurées, ses éclats de fée, ses lumières odorantes et ses abysses qui lui sont propres et ne se dévoileront peut-être jamais
Je ne regrette rien et je ne m’apitoie pas
J’ai une tendresse immense pour celle que j’ai été et pour tous les êtres sur cette planète qui tournent en rond, immobiles, dans la prison de leur tête, qui peinent à ouvrir la fenêtre
Je les comprends tellement
Parfois encore, je suffoque, ma boule dans la gorge revient, l’air s’absente, tout devient étriqué : moi, le temps, l’espace, l’amour
Parfois encore j’ai mes murs qui sentent le moisi et mes vitres sont si pleines de crasses que je ne vois rien au dehors
Ce grand nettoyage-là ne finit jamais
Mais il en vaut la peine
Pour toutes les grâces qui s’invitent dans nos vies quand on ne craint plus les courants d’air
Pour tous les éclats de lumière qui ne viendront certes jamais nous apporter un sens sur un plateau d’argent
Mais si une goutte de rosée traversée par l’aube a le droit d’exister sans raison, simplement d’être, pleinement, sans attente et sans tension, pourquoi pas nous ?


En moi il y a un cheval fou
Je ne pense pas qu’il soit fou
Et je doute que ce soit vraiment un cheval
pourtant parfois il est comme fou et se cabre comme un cheval
il pourrait déchirer ma peau avec ses sabots
et cependant il m’aime et veut me protéger
en me protégeant me brise
je tends la main vers lui et ses flancs sont couverts de sang
il a si mal des blessures qui ne lui appartiennent pas
je te dirai tout doux mon beau
je te dirai des mots muets pour t’écouter, mon front sur le plateau de ton front
je t’entends et aujourd’hui je suis responsable de ma vie
je saurai me défendre s’il le faut
tu peux ranger ta carapace de guerrier et tes fouets
tu peux te reposer toi qui es sans cesse sur le qui vive
à l’affût de la moindre bravade
quand tu t’agiteras encore je te dirai tout doux mon beau
je sais tous les risques que j’encours
j’ai rangé le bouclier à lame d’argent
je l’ai troqué contre l’orbe d’un lac
ça n’a l’air de rien mais c’est très efficace dans le monde du dehors
tu peux ruer et te cabrer mon cheval fou
j’ai la peau endurcie des tanins du soleil et des nodosités des grands chênes
un jour tu auras plus de paix et ta folie ne sera plus folie
elle aura l’allure d’une danse étrange et fantasque
si douce qu’on ne peut que la chérir pour toujours


J’écris pour m’expliquer à moi-même
Pour vous dire des choses que je ne savais pas mais que vous connaissiez peut-être
Que chacun se pense être le miroir de l’autre et du monde
Et que c’est faux
Il y a une multitude invraisemblable de vérités
Chacun porte sa capeline et son flambeau et traverse son chemin, rebrousse les forêts noires et espère découvrir la lumière derrière le repli d’une clairière
J’aimerais avoir ce regard qui ne cherche pas à tout prix ce qui rassemble
Et qui dans l’écart révèle une étreinte
Nous sommes tous à la recherche d’un reste troublé de l’enfance
Une zone à réparer
Je construis ma cabane qui ne ressemble à aucune autre
dans l'espoir de m’accoler avec grâce
au reste du monde


Je n’aime pas ces moments où la nuit redevient ennemie
Je dois m’extraire de l’obscurité, marais des pensées
Elles s’enroulent et s’emberlificotent à l’ombre de mon oreiller
Je ne peux pas les empêcher d’exister et leur présence bruyante m’empêche de dormir
Font planer une menace sans nom
Ou trop terrifiante du moins pour être nommée
Comme si le noir allait d’un instant à l’autre définitivement, irrémédiablement
Tout engloutir
C’est une luxuriance assoiffée, un foisonnement qui annonce un chaos terrible
Je ne lutte plus
Après les avoir senties m’assaillir pendant une heure je me lève
Il ne sert à rien de se cacher
Je suis là et elles aussi, je n’aime pas les sentir fourmiller autour de moi comme autour d’une carcasse à dépouiller
Je me lève avec un essaim de corbeaux qui dépasse de ma tête
Je me fais un café
en chemin certains volatiles se sont déjà avoués vaincus
Comme si le mouvement seul les décourageait
Je me fais un café et me voilà dans la nuit et cette fois je suis seule avec un silence fatigué et le salon désert
Dehors le jardin s’enroule dans une étole de brume et ses sillages cotonneux ajoutent encore de la respiration dans ma nuit attaquée
Je respire j’écris
De la vie j’aime les contrastes et la profondeur
Je suis partie en exploration sous la surface du monde
Là où d’autres voyages d’est en ouest ou de nord en sud
Je ne fais que creuser pour m’engager vers le ciel
Dans une verticalité vertigineuse et sublime
D’une douceur et d’un amour que je sais absolus
Je louvoie entre les abysses et les cîmes
Quand d’autres voguent de New-York aux Carpates ou que sais-je encore
Je n’aurai jamais de photographies à montrer aux amis, un soir d’hiver
Seuls ces poèmes écrits sur un ordinateur
Pour retracer l’ébauche d’un chemin
Et partager avec vous maladroitement ces quelques pérégrinations intérieures