Acte de Foi

Avancer dans la vie n’est pas un acte de courage. On s’est raconté cette histoire trop longtemps. Le courage suppose un danger identifié, un effort musculaire de l’âme, une poussée contre la peur. Avancer dans la vie, vraiment avancer, n’obéit pas à cette logique. C’est autre chose. C’est plus nu. Plus fragile. C’est un acte de foi.

La foi n’est pas ici religieuse au sens étroit. Elle n’est pas une adhésion à un dogme ni une soumission à un récit sacré. Elle est un état de conscience. Une posture intérieure face à l’impossibilité de savoir. Une manière de dire oui à quelque chose que l’on ne peut ni prouver, ni contrôler, ni même pleinement imaginer depuis le niveau où l’on se tient.

Le courage agit à l’intérieur d’un monde déjà balisé. On sait à peu près ce qui est possible, ce qui est risqué, ce qui est attendu. La foi, elle, commence là où les cartes s’arrêtent. Là où il n’est plus possible de construire brique après brique en s’appuyant sur ce qui existe déjà. Parce que ce qui vient n’est pas une extension du connu. C’est un saut de niveau.

C’est là que beaucoup se trompent. Ils veulent fabriquer l’avenir avec les matériaux du passé. Reproduire des structures, améliorer des systèmes, optimiser des comportements. Ils pensent que le progrès est cumulatif. Qu’il suffit d’empiler. Or certaines transformations ne s’empilent pas. Elles traversent. Elles obligent à lâcher ce qui faisait sens avant. Elles exigent une autre logique.

C’est pour cela que les grandes transitions humaines ne sont jamais purement rationnelles. Elles passent toujours par une zone d’illusion assumée. On accepte de croire à quelque chose qui n’est pas encore là. On accepte de se raconter une histoire suffisamment crédible pour avancer ensemble. Sans cette illusion partagée, rien ne tient.

Les relations humaines reposent sur ce même mécanisme. Aimer quelqu’un, faire confiance, coopérer, construire à deux ou à plusieurs, ce n’est jamais une démonstration logique. C’est un acte de foi envers l’autre. Une décision silencieuse de suspendre le soupçon. De faire comme si l’autre n’allait pas trahir au premier virage. De faire comme si la parole avait encore un poids.

Nous savons pourtant que l’humain peut être violent, lâche, prédateur. L’histoire entière le prouve. Chaque crise le rappelle. La peur de l’autre n’est pas une pathologie. Elle est fondée. Elle est rationnelle à un certain niveau. L’épisode du papier toilette lors des confinements l’a montré de façon presque comique et presque tragique. À la première pénurie symbolique, chacun pour soi. Alors oui, on peut légitimement se demander ce qu’il resterait de solidarité à la première vraie famine.

Et pourtant, nous continuons. Nous vivons dans des villes de millions d’individus. Nous prenons le métro. Nous confions nos enfants à des écoles. Nous mangeons des aliments préparés par des inconnus. Nous dormons pendant que d’autres veillent. Cette organisation dépasse largement l’humain tel qu’il a été façonné par l’évolution. Notre cerveau n’a pas été conçu pour une telle densité, une telle abstraction, une telle interdépendance.

Nous avons créé quelque chose qui nous dépasse. Une méga structure sociale, économique, symbolique, technologique. Elle produit des bénéfices immenses. Espérance de vie, confort, accès au savoir. Mais elle produit aussi une fragilité systémique. Un déséquilibre permanent. Une tension constante entre coopération et effondrement.

À ce niveau là, la peur n’est plus individuelle. Elle devient diffuse. Elle flotte dans l’air. Elle se traduit par des discours sécuritaires, des replis identitaires, des radicalisations. L’humain sent confusément que ce qu’il a bâti tient sur quelque chose de très fin. Que la confiance est le vrai pilier. Et que ce pilier n’est pas rationnel.

C’est là que la foi réapparaît. Non pas comme une naïveté, mais comme une nécessité structurelle. Une civilisation ne tient pas uniquement par des lois, des contrats et des forces armées. Elle tient parce qu’une majorité de ses membres fait comme si l’autre allait respecter la règle même quand il pourrait la contourner. C’est une illusion collective. Mais une illusion fonctionnelle.

La religion et la spiritualité émergent précisément à cet endroit. Elles ne sont pas des erreurs primitives destinées à disparaître avec la science. Elles sont des dispositifs de stabilisation de la foi collective. Des récits qui disent, malgré tout, que le monde a un sens suffisant pour continuer. Qu’il existe un ordre au delà du chaos immédiat. Même si cet ordre est symbolique.

Dire que c’est une illusion n’est pas une critique. Toute conscience humaine fonctionne avec des illusions opérantes. La valeur de la dignité humaine est une illusion. Les droits de l’homme sont une illusion. L’idée que demain mérite d’être vécu est une illusion. Mais ce sont des illusions nécessaires. Sans elles, l’effondrement psychique et social serait immédiat.

L’erreur consiste à croire que l’illusion doit être vraie pour être valable. Elle doit seulement être suffisamment partagée et suffisamment porteuse pour permettre le passage à un niveau supérieur d’organisation. La foi n’est pas la négation du réel. Elle est la condition pour ne pas être écrasé par lui.

Le dernier acte humain n’est donc pas le courage. Le courage reste dans le champ de l’effort. Le dernier acte est la foi. Accepter de continuer sans garantie. Accepter de tendre la main en sachant qu’elle pourrait être lâchée. Accepter de croire qu’une humanité de millions peut encore se réguler sans se dévorer entièrement.

C’est une apothéose discrète. Pas héroïque. Pas spectaculaire. Une décision intérieure répétée chaque jour. Se lever. Sortir. Parler. Aimer. Construire. Comme si cela avait un sens. Comme si cela valait la peine. Comme si l’autre n’était pas seulement un danger.

Ce n’est pas une certitude. C’est un pari. Mais c’est le seul qui permette à quelque chose de plus grand que nous d’exister.