Adoptons Nos Enfants
Ne devrions nous pas traiter tous nos enfants comme s’ils étaient adoptés ?
Il y a des questions qui ne cherchent pas une réponse mais une mise à l’épreuve. Celle ci en fait partie. Elle vient gratter là où la parentalité aime se rassurer. Elle dérange parce qu’elle enlève un privilège silencieux, celui de croire que le lien du sang autorise tout. Même l’aveuglement. Même la confusion. Même certaines violences bien habillées.
Dire qu’un enfant est le sien est une phrase lourde. Trop lourde parfois. Elle charrie l’idée de propriété. De continuité. De dette implicite. Comme si la naissance créait automatiquement un droit moral sur l’autre. Or un enfant n’est jamais un prolongement. Il est une arrivée. Un surgissement. Un événement autonome.
Penser un enfant comme adopté oblige à un renversement. Cela oblige à se demander non pas ce que l’enfant nous doit mais ce que nous sommes capables d’offrir sans condition. Sans attente de retour. Sans fantasme de réparation. L’enfant adopté n’est pas censé nous ressembler. Il n’est pas chargé de justifier nos choix passés. Il n’est pas sommé de porter notre nom comme une bannière identitaire. Il est accueilli. Et cet accueil est toujours fragile. Toujours à refaire.
Il y a une illusion tenace dans la parentalité biologique. Celle de la légitimité naturelle. Comme si aimer allait de soi. Comme si comprendre allait de soi. Comme si transmettre se faisait sans effort. Cette illusion est dangereuse. Elle permet de ne pas questionner ses propres manques. Elle autorise à projeter en croyant éduquer. Elle transforme parfois l’enfant en territoire familier plutôt qu’en être étranger à rencontrer.
Traiter un enfant comme adopté c’est accepter qu’il soit fondamentalement autre. Même quand il vit sous notre toit. Même quand il partage nos habitudes. Même quand il nous appelle papa ou maman. C’est accepter qu’il arrive avec un monde intérieur qui ne nous appartient pas. Un monde que nous ne comprendrons jamais complètement. Et c’est très bien ainsi.
Cette posture change la manière de parler. De regarder. D’exiger. Elle introduit une retenue. Une forme de pudeur relationnelle. On n’entre pas dans la vie intérieure d’un enfant adopté comme dans un terrain conquis. On frappe. On attend. On écoute. On respecte les silences. On renonce à certaines curiosités. On accepte de ne pas tout savoir.
Il y a aussi une conséquence radicale à cette façon de voir. Elle supprime la dette. Un enfant adopté ne nous doit rien. Ni reconnaissance. Ni réussite. Ni loyauté éternelle. Il peut partir. S’éloigner. Se tromper. Nous décevoir même. Et pourtant le lien tient. Parce qu’il n’est pas fondé sur l’obligation mais sur le choix répété.
C’est là que quelque chose devient exigeant. Aimer sans s’adosser à la biologie. Être constant sans se réfugier dans le statut. Tenir sa place sans brandir l’autorité du sang. Cela demande une maturité intérieure réelle. Cela oblige à travailler sur ses propres blessures. Sur son besoin d’être validé. Sur son désir d’être indispensable.
Dans mon parcours personnel j’ai vu combien cette confusion pouvait faire des dégâts. Des adultes persuadés d’aimer alors qu’ils réclamaient. Des parents convaincus de donner alors qu’ils attendaient inconsciemment un retour. Des enfants chargés de réparer des histoires qui ne les concernaient pas. Rien de spectaculaire. Rien de criant. Juste une lente torsion du lien qui se complique avec le temps.
L’adoption comme posture mentale dissout cela. Elle rappelle que l’enfant n’est pas une solution existentielle. Qu’il n’est pas un pansement. Qu’il n’est pas une réponse à la solitude ou à la peur de mourir. Il est un être en construction. Et cette construction ne nous appartient pas.
Cette forme de parentalité n’est pas spectaculaire. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne s’exhibe pas. Elle est faite de gestes simples. De régularité. De fiabilité. De présence tranquille. Elle n’a rien à prouver. Elle ne cherche pas à être admirée. Elle cherche seulement à être juste.
Alors oui la question reste ouverte. Ne devrions nous pas traiter tous nos enfants comme s’ils étaient adoptés. Comme des vies qui nous sont confiées et non données. Comme des histoires indépendantes que nous accompagnons sans les écrire à leur place. Comme des êtres libres auxquels nous offrons un cadre et non une cage.
Peut être qu’à cet endroit précis la parentalité cesse d’être un rôle et devient une éthique. Une manière de se tenir face à l’autre. Une façon d’aimer qui ne capture pas. Une façon de transmettre qui laisse partir.