Aimer à l'Infini
Au début, ils arrivent toujours à mon cabinet un peu stressés. Ça se voit tout de suite. Le corps est tendu. La mâchoire aussi. Ils s’assoient, on parle quelques minutes. Je leur demande ce qui ne va pas. Ils expliquent. Puis si ça va dans la vie. Juste assez pour poser le décor. Puis ils s’allongent. Le fauteuil descend. La bouche s’ouvre. Et là, quelque chose change.
Pendant qu’ils ont la bouche ouverte, je parle. Je débite. Je parle de choses simples. De la vie, du couple, du travail, parfois de moi, souvent du sujet évoqué juste avant. Pas pour enseigner. Pas pour convaincre. Je parle parce que le silence serait étrange. Et parce que, surtout, ils ne peuvent pas répondre. Ils ne peuvent ni dire oui ni dire non. Ils ne peuvent pas interrompre. Ils écoutent. Ou ils n’écoutent pas. Peu importe. Ce qui m’intéresse, c’est cette absence de réplique immédiate. C’est la sensation de donner des conseils qui fonctionnent virtuellement.
À la fin, parfois, certains me disent quelque chose. Ils rebondissent. Une phrase. Une remarque. Un souvenir. Ceux à qui ça n’a rien fait repartent sans rien dire. Ils prennent ce qui leur sert et laissent le reste. Les autres parlent parce que ça leur tient vraiment. Et ce jour là, c’était un père.
Il m’a parlé de sa famille comme on parle d’un fait. Il avait adopté plusieurs enfants. Des enfants qui n’avaient pas été protégés quand il fallait. Abandonnés. Déplacés. Des enfants pour qui le monde n’avait jamais été stable. Il m’a parlé surtout de l’un d’eux. Celui avec qui rien ne se calme. Toujours une tension. Toujours un conflit prêt à revenir.
Il m’a raconté une dispute. Une dispute ordinaire. L’enfant faisait encore des bêtises. La fatigue était là. La patience aussi, mais usée. Et à l’apotéose de cette scène, l’enfant cri une phrase inattendue. “J’ai besoin que tu m’aimes le plus quand je le mérite le moins”.
L’homme s’est arrêté en me la disant. Il était touché. Cette phrase disait quelque chose de dur. Quelque chose que beaucoup d’enfants blessés savent sans pouvoir le formuler. Quand je suis insupportable, c’est là que j’ai le plus peur que tu partes.
Ces enfants là demandent sans fin. Ils testent. Ils provoquent. Ils recommencent. Non parce qu’ils veulent trop. Mais parce qu’ils n’ont jamais été sécurisés. Leur corps n’a pas appris que le lien tenait. Alors ils demandent des preuves. Encore. Toujours. Une preuve ne suffit jamais. Une promesse non plus. Chaque nouvelle étape est censée réparer la précédente. Mais elle échoue toujours.
Si la douleur n’est pas dite, elle ne disparaît pas. Elle se déplace. Elle traverse l’adolescence. Elle s’installe dans la vie adulte. Elle devient une exigence permanente. Aime moi. Rassure moi. Montre le moi. Et même quand l’autre le fait, ce n’est jamais assez. Non par caprice. Par nécessité. Plus le temps passe, plus l’angoisse augmente. Parce que plus il y a à perdre.
Le prochain projet ne suffit jamais à sécuriser. Un enfant. Une maison. Un mariage. Un changement de vie. Tout cela promet un apaisement qui n’arrive pas. Parce que ce n’est pas le futur qui rassure. C’est ce qui n’a pas été posé au début. Et ce manque là ne se comble pas par accumulation.
Cet enfant ne demandait pas qu’on excuse ses actes. Il demandait que le lien ne soit pas retiré. Il disait ne ferme pas quand je déborde. Corrige moi si tu veux. Mais reste là. Ne m’abandonne pas émotionnellement au moment précis où je suis le plus difficile.
J’ai compris que la vulnérabilité ne se présente presque jamais proprement. Elle arrive déguisée. En colère. En opposition. En exigences répétées. Et répondre seulement au comportement, c’est souvent manquer la demande réelle.
Ce qui abîme le plus dans une relation n’est pas le conflit. C’est le retrait. Le moment où l’autre sent que l’amour devient conditionnel. Où il comprend que le lien dépend de sa capacité à se tenir tranquille.
Aimer un enfant sécurisé est simple. Aimer un enfant blessé est exigeant. Parce qu’il demande une constance sans récompense immédiate. Il demande de rester quand tout en soi voudrait se fermer. De ne pas aimer pour être aimé en retour. D’aimer parce que le lien a été choisi, par pure volonté, par pure attachement.
Parfois, tout ce que l’autre attend, ce n’est pas une solution. C’est une présence qui ne se retire pas. Même quand ça devient inconfortable. Surtout à ce moment là.