Arbre Décisionnel

J’ai longtemps cru que les idées avaient besoin d’un écrin sophistiqué pour exister. Un site bien référencé. Une plateforme reconnue. Une identité travaillée. Et puis, comme souvent dans mon parcours, j’ai pris le chemin inverse. Non par provocation. Par nécessité intérieure.

Au départ, il y a Instagram. Un espace simple, immédiat. J’y arrive sans stratégie. Je poste parce que quelque chose cherche à sortir. Des fragments de pensée. Des intuitions. Des textes courts, presque jetés. Premier embranchement de l’arbre. Soit je joue le jeu. Algorithme, rythme, image, engagement. Soit je m’en sers comme d’un carnet public, en acceptant qu’il ne m’appartienne pas vraiment. J’ai choisi la seconde option. À ce moment-là, Instagram n’est pas un projet. C’est un sas. Un endroit de dépôt.

Puis vient la limite. Les idées débordent. Le format contraint. Tout devient slogan, punchline, simplification excessive. Nouveau nœud décisionnel. Soit je condense encore plus, au risque de trahir la nuance. Soit je cherche ailleurs un espace où la pensée peut respirer. J’ouvre d’autres canaux. Des newsletters. Des documents partagés. Des plateformes existantes qui promettent visibilité et structure. Medium. Substack. Wordpress. Chaque fois la même question revient. À qui est vraiment cet espace. À moi ou au système qui l’héberge.

À chaque bifurcation, je sens une résistance. La monétisation proposée comme évidence. Le branding personnel. Le storytelling optimisé. Les statistiques. La performance. L’idée que si je parle, il faudrait rentabiliser. Là encore, deux branches possibles. Soit j’accepte les règles du jeu. Soit je reconnais que ce jeu m’éloigne de ce que je cherche réellement. Coucher mes idées sur du papier, au sens ancien. Déposer, pas vendre. Partager, pas capter.

Alors une idée étrange apparaît. Et si je créais un forum. Pas un réseau social de plus. Pas une plateforme brillante. Un espace presque archaïque. Des textes. Des réponses. Du temps long. Un lieu où l’on ne vient pas pour consommer mais pour traverser. Nouveau carrefour. Soit je construis quelque chose de lourd, techniquement ambitieux, évolutif. Soit je fais volontairement simple, presque fragile. J’ai choisi la fragilité. Parce qu’elle oblige à l’essentiel.

À ce stade, une autre question devient centrale. Qui parle. Sous quel nom. Quelle identité. L’étiquette commence à peser. Mon nom propre charrie une histoire, des projections, des attentes. Les titres enferment. Les rôles figent. Encore une décision. Soit j’assume toutes les étiquettes. Soit je les laisse tomber une à une. Je choisis de les faire disparaître. De garder une identité minimale. Presque neutre. Drfox. Un masque léger. Pas pour me cacher. Pour ne pas être pris au sérieux pour de mauvaises raisons.

À partir de là, tout s’épure. La plateforme aussi. Pas de Wordpress. Trop chargé. Trop de tentations. Pas de monétisation. Parce que l’argent modifie la phrase avant même qu’elle soit écrite. Pas les autres plateformes. Parce qu’elles imposent leur logique avant même que la pensée ait émergé.

L’arbre décisionnel devient clair rétrospectivement. À chaque étape, la même alternative. Complexifier ou simplifier. Performer ou déposer. Séduire ou dire vrai. Accumuler ou enlever. Chaque choix n’est pas moral. Il est cohérent avec une direction intérieure. Aller vers moins. Moins d’interfaces. Moins d’intermédiaires. Moins de bruit.

Aujourd’hui, la plateforme est presque invisible. Du texte. Un fond clair. Pas d’optimisation. Pas de stratégie de croissance. Elle ne cherche pas à retenir. Elle laisse partir. Elle n’exige rien. Elle propose un espace. C’est tout. Ceux qui y entrent ne sont pas guidés. Ils lisent ou ils passent leur chemin. Cela me va.

Ce chemin n’est pas un rejet du monde numérique. C’est un usage délibéré. J’ai exploré les canaux. J’ai vu leurs promesses et leurs pièges. J’ai choisi celui qui me permet de rester aligné. Écrire sans penser à l’impact. Publier sans attendre de retour. Laisser les idées vivre leur vie, lentement, parfois dans l’indifférence. Je suis arrivé.