Avec le Temps
Avec le temps, mon expérience m’a appris quelque chose de simple et pourtant difficile à accepter. Certains de mes comportements sont perçus comme des défauts par certaines personnes et célébrés par d’autres. Ce n’est pas une formule. Ce n’est pas une posture. C’est une observation répétée, issue de relations vécues, traversées jusqu’au bout, parfois jusqu’à la rupture.
Je ne suis pas parti de cette idée. J’y suis arrivé. À force de constater les mêmes réactions face aux mêmes manières d’être. Dans des contextes différents. Avec des personnes sincères, engagées, parfois aimantes. Ce qui variait peu, ce n’était pas mon comportement. C’était la façon dont il était reçu.
Ce que certains vivent comme une présence forte, d’autres le vivent comme une pression. Ce que certains appellent clarté, d’autres l’appellent dureté. Ce que certains ressentent comme une liberté offerte, d’autres y lisent une insécurité. Il ne s’agit pas d’une incompréhension ponctuelle, mais d’un écart structurel de perception.
Pendant longtemps, j’ai cru que cela relevait d’un manque d’ajustement de ma part. J’ai tenté de corriger. De nuancer. De ralentir. De reformuler. J’ai essayé d’être plus souple, plus lisse, plus acceptable. Parfois cela apaisait temporairement la relation. Mais le fond revenait toujours. Ce qui posait problème n’était pas un excès de forme. C’était la nature même de certains comportements.
Ce constat n’est pas arrivé d’un coup. Il s’est imposé progressivement. D’abord sous forme de doute. Puis de fatigue. Enfin comme une évidence calme. Ce qui me semblait cohérent et vivant pour moi pouvait être vécu comme une agression par l’autre. Et inversement, ce que je croyais devoir corriger était parfois précisément ce qui nourrissait la relation avec quelqu’un d’autre.
Avec le temps, j’ai compris que ces comportements ne sont pas intrinsèquement des défauts ou des qualités. Ils sont des intensités. Des manières d’habiter le lien. Des façons de dire, de ressentir, de se positionner. Selon l’histoire de l’autre, selon sa tolérance à la tension, à la vérité, à la proximité, ces intensités prennent des significations radicalement opposées.
Cette prise de conscience a déplacé ma responsabilité. Elle ne m’a pas dédouané. Elle m’a obligé à devenir plus précis. La question n’est plus de savoir si je dois changer pour être aimé. Elle est de savoir où ces comportements peuvent circuler sans détruire, et où ils deviennent trop coûteux pour l’un ou pour l’autre.
J’ai aussi appris à me méfier des deux extrêmes. La diabolisation pousse à se renier. La célébration pousse à se figer. Dans les deux cas, on cesse de regarder ce que l’on fait réellement. Or un comportement célébré peut aussi blesser. Et un comportement critiqué peut contenir une vérité nécessaire. L’expérience apprend à ne plus se réfugier ni dans la défense ni dans l’auto justification.
Ce que le temps m’a surtout appris, c’est à distinguer l’ajustement de l’auto censure. Ajuster, c’est prendre en compte l’autre sans disparaître. Se censurer, c’est se couper pour préserver un lien. Cette distinction ne s’apprend pas dans les livres. Elle se grave dans le corps, à force de relations où l’on se sent de plus en plus étroit.
Aujourd’hui, je sais que je ne cherche plus à être compatible avec tout le monde. Non par orgueil, mais par lucidité. Certains de mes comportements demandent un terrain particulier. Une capacité à accueillir l’intensité. Une tolérance à l’inconfort. Une envie de vérité plutôt que de sécurité immédiate. Là où ce terrain n’existe pas, la relation se transforme en lutte sourde.
Dire que certains de mes comportements sont vécus comme des défauts par les uns et célébrés par d’autres n’est donc ni une plainte ni une revendication. C’est une lecture tardive de mon parcours relationnel. Elle m’a appris que la maturité ne consiste pas à se rendre inoffensif, mais à devenir responsable de là où l’on se tient, de ce que l’on apporte, et de ce que l’on accepte de ne plus forcer.
Ce n’est pas une phrase. C’est une réalité vécue. Et aujourd’hui, je la regarde sans amertume, mais avec une exigence nouvelle. Celle de rester fidèle à ce qui est vivant en moi, tout en cessant d’imposer cette vivacité à des espaces qui ne peuvent pas la contenir.