Banalement Humain
Pendant longtemps, j’ai cru que comprendre était une forme de salut. Que lire encore un livre, puis un autre, puis encore un autre, allait finir par mettre de l’ordre. Psychologie. Philosophie. Spiritualité. Neurosciences. Attachement. Trauma. Sens. J’ai tout traversé avec sérieux, rigueur, parfois même avec ferveur. Pas pour briller. Pas pour convaincre. Pour tenir. Pour rester debout. Pour ne pas sombrer dans quelque chose de flou et d’incontrôlable.
Lire, penser, analyser m’a sauvé à certains moments. Je ne renie rien de cela. Les livres m’ont offert des mots quand je n’en avais pas. Des cartes quand je marchais dans le brouillard. Des cadres quand tout à l’intérieur menaçait de se dissoudre. Ils ont été des béquilles solides. Et parfois même des compagnons sincères.
Mais il y a un moment où la béquille empêche de marcher.
Je m’en suis rendu compte sans drame. Sans rupture brutale. Juste une lassitude tranquille. Une sensation étrange. Comme si je savais déjà ce que j’allais lire avant d’ouvrir le livre. Comme si chaque nouveau concept venait s’ajouter à une étagère déjà trop pleine. Comme si je pouvais expliquer l’émotion avant même de la sentir.
Et surtout, comme si je m’éloignais du vivant.
Il y a une fuite en avant possible dans la connaissance. Une fuite élégante. Socialement valorisée. Silencieuse. On ne la questionne pas beaucoup parce qu’elle a l’air saine. Lire pour comprendre. Analyser pour ne pas répéter. Nommer pour apaiser. Tout cela est vrai. Jusqu’à un certain point.
Après ce point, comprendre devient une manière d’éviter.
Éviter de ressentir sans filet. Éviter de rester dans une émotion sans la disséquer. Éviter de dire je ne sais pas. Éviter l’impuissance nue. Éviter le banal. Éviter le trivial. Éviter le corps parfois.
La psychologie peut devenir une armure. La philosophie une tour d’ivoire. La spiritualité une hauteur confortable depuis laquelle on observe la douleur sans s’y laisser tomber complètement. On croit être profond alors qu’on est surtout à distance.
J’ai commencé à sentir que je me racontais encore des histoires. Des histoires plus sophistiquées. Plus cohérentes. Plus belles parfois. Mais des histoires quand même. Des récits bien construits pour rester maître à bord. Pour garder une forme de contrôle intérieur. Pour ne pas être simplement un homme fatigué. Un père inquiet. Un amant blessé. Un humain déçu. Un humain aimant.
Alors j’ai laissé les livres de côté.
J’ai arrêté de chercher des réponses qui me mettaient au-dessus de l’expérience. J’ai cessé de vouloir être celui qui comprend. J’ai accepté d’être celui qui traverse. Sans toujours savoir où il va. Sans pouvoir expliquer ce qu’il ressent. Sans cadre immédiat pour tenir ce qui tremble.
Il y a quelque chose de profondément humiliant là-dedans. Et profondément juste.
Redevenir banalement humain, c’est accepter de ne pas sublimer chaque chose. C’est vivre une tristesse sans en faire un chapitre. Une colère sans en faire un concept. Une peur sans la relier à une théorie de l’attachement ou à une blessure archaïque. C’est dire aujourd’hui je vais mal sans chercher pourquoi immédiatement. C’est dire je t’aime sans analyser la structure du lien. C’est dire je suis perdu sans transformer cette perte en quête initiatique.
C’est rester là.
Il y a une forme de maturité à accepter l’inachevé. À tolérer le flou. À vivre sans commentaire intérieur permanent. À ne pas transformer chaque émotion en matériau de réflexion. À laisser certaines choses être ce qu’elles sont. Simples. Brutes. Inconfortables. Parfois décevantes.
J’ai réalisé que je pouvais me cacher derrière l’intelligence. Derrière la lucidité. Derrière la capacité à mettre des mots. Et que cette compétence, aussi précieuse soit-elle, pouvait devenir une manière d’éviter la vulnérabilité la plus simple. Celle qui ne cherche pas à être comprise. Celle qui a juste besoin d’être là.
Il y a une sagesse discrète dans le fait de ne pas savoir. Dans le fait de ne pas lire. Dans le fait de ne pas expliquer. Dans le fait de vivre une journée ordinaire sans la transformer en enseignement. Dans le fait de se lever fatigué. De faire ce qu’il y a à faire. De rater parfois. De réussir parfois. Et de ne pas tirer de conclusion générale.
Banalement humain, c’est peut-être ça.
Ce n’est pas renoncer à penser. C’est arrêter de penser pour ne pas sentir. Ce n’est pas rejeter la profondeur. C’est arrêter de confondre profondeur et distance. Ce n’est pas devenir simple d’esprit. C’est devenir simple de cœur.
Les livres reviendront peut-être. Différemment. Plus tard. Sans urgence. Sans avidité. Sans cette sensation que si je ne comprends pas, je vais disparaître. Aujourd’hui, je préfère écouter le silence entre deux pensées. Le corps quand il parle sans mots. La fatigue quand elle demande du repos et non une explication.
Je ne cherche plus à être un homme cohérent. Je cherche à être un homme présent.
Et ça, aucun livre ne peut le faire à ma place.