Belle Solitude

Ce Noël-là, je ne le passe pas seul, mais en solitaire. Et il y a une nuance entre les deux. La solitude choisie ouvre un espace. C’est ainsi que la vérité s’est déposée cette année. Il est douloureux, oui. La douleur est nette, contenue, presque propre. Elle ne déborde pas. Elle serre doucement, comme une présence intérieure qui rappelle ce qui compte vraiment. Mais elle ne ferme rien. Elle ne réclame rien. Elle m’ancre.

L’appartement est calme, parfois trop, et en même temps parfaitement juste. La lumière d’hiver traverse la baie vitrée et glisse sur le parquet clair. Elle n’essaie pas de remplir les espaces vides. Elle les honore. Dehors, les arbres nus tiennent debout sans promesse, sans plainte. Dedans, le sapin est là, légèrement décentré, droit, pudique. Il ne joue pas la fête. Il célèbre le temps qui passe. Les décorations racontent des années vécues, des mains d’enfants, des gestes simples. La guirlande ne clignote pas pour distraire. Elle éclaire doucement, comme un sourire intérieur.

Ce qui manque est réel. Les voix, les corps familiers, le désordre joyeux. Cette absence a du poids. Elle se dépose dans le corps comme une gravité douce. Elle ne m’écrase pas. Elle me traverse et, étonnamment, elle m’ouvre. Je ressens une tristesse mature, sans panique, sans fuite. Une tristesse vivante. Une tristesse qui dit que l’attachement est intact, que le cœur n’a pas été fermé pour se protéger. Et au cœur même de cette tristesse, quelque chose sourit.

Je pense à mes enfants. Je les sens loin et pourtant profondément reliés. Il n’y a ni tiraillement ni crispation. Je ne les attrape pas mentalement pour me consoler. Je ne les convoque pas pour donner un sens artificiel à la soirée. Je leur fais confiance. Je nous fais confiance. Et cette confiance me traverse comme une joie calme, presque physique. Elle me tient droit sans me raidir. Elle me rappelle que l’amour n’a pas besoin d’être rassemblé pour être réel.

Il y a une beauté inattendue dans ce Noël-là. Une beauté tranquille. Celle de ne pas tricher avec soi. Celle de ne pas transformer la fête en anesthésie émotionnelle. Je suis là, pleinement. Présent à ce que je ressens, mais aussi à ce que je savoure. Ni héros ni victime ni sauveur. Juste un homme vivant, capable de contenir à la fois la peine et la gratitude d’être à cet endroit précis de sa vie.

Je mange lentement. Je respire. Chaque geste devient une célébration silencieuse. Le corps se détend, comme si une fatigue ancienne se dissolvait. Les émotions montent, puis redescendent, comme des vagues amicales. Je les accueille.

Ce Noël n’est pas à réparer. Il est à habiter.