Bonheur Indicible
Il y a des réalisations qui n’arrivent pas comme des éclaircies, mais comme des fractures lentes. Pas un choc net. Plutôt une phrase qui se forme dans le corps avant de pouvoir se dire.
J’aurais peut être pu être heureux en couple.
Ce n’est pas une pensée anodine. Elle ne ressemble pas à un regret classique. Elle n’est pas suivie de si seulement j’avais fait autrement. Elle est suivie d’un vide. D’un silence. D’un regard jeté en arrière qui ne cherche pas à corriger, mais à comprendre ce qui n’a jamais été dit.
Pendant longtemps, j’ai vécu avec l’idée que la relation était structurellement impossible. Trop de décalages. Trop de malentendus. Trop de tensions. Cette idée avait une fonction. Elle permettait de tenir. Elle permettait de donner un sens à l’effort, à la fatigue, à l’usure. Si c’est impossible, alors ce n’est pas moi qui échoue. C’est la configuration elle même.
Puis un jour, sans prévenir, quelque chose se déplace. Pas une nostalgie. Pas un fantasme. Une lucidité tardive. Et si ce n’était pas impossible. Et si c’était simplement indicible. Et si le problème n’avait pas été l’absence d’amour, mais l’absence de mots. L’absence de conscience. L’absence d’un espace où dire ce qui comptait vraiment.
Ce moment là est violent parce qu’il attaque le récit intérieur. Celui qui a permis de survivre. Requalifier le passé n’est jamais neutre. Cela fait vaciller l’équilibre psychique construit pour durer. Ce n’est pas seulement le couple qui est remis en question. C’est l’homme que j’ai été pendant dix huit ans.
La tentation est grande alors de tout réduire à une erreur. Dix huit ans perdus. Dix huit ans gâchés. Dix huit ans à côté de sa vie. Mais cette lecture est fausse. Et elle est dangereuse. Parce qu’elle ajoute une violence rétrospective à une vie qui en a déjà porté beaucoup.
À l’époque, j’ai fait exactement ce que je pouvais faire. Avec le niveau de conscience que j’avais. Avec les blessures que je portais sans les nommer. Avec un système affectif construit très tôt autour de la survie, de l’adaptation, du maintien du lien coûte que coûte. Je n’ai pas choisi l’aveuglement. Je vivais dedans.
Il faut être honnête. Je n’aurais pas pu être cet homme que je suis aujourd’hui à ce moment là. Pas dans ce contexte. Pas avec cette histoire. Regarder le passé avec les yeux du présent est une illusion cruelle. Elle donne l’impression d’une liberté manquée, alors qu’il s’agissait d’une impossibilité structurelle.
Il y a aussi une colère. Silencieuse. Diffuse. Une colère contre l’autre, mais aussi contre le monde autour. Pourquoi personne ne m’a dit que le bonheur pouvait être simple. Pourquoi personne ne m’a dit que je n’avais pas à me sacrifier pour être aimé. Pourquoi personne ne m’a appris à reconnaître un lien vivable. Mais cette colère doit être regardée en face. L’autre ne l’a pas dit parce qu’elle ne le savait pas. Et le monde ne l’a pas dit parce qu’il ne sait pas le dire non plus.
Nous vivons dans des systèmes relationnels où l’on confond amour et endurance. Où l’on valorise la loyauté au détriment de la justesse. Où l’on apprend à tenir plutôt qu’à sentir. Dans ce contexte, ce que j’ai vécu n’a rien d’exceptionnel. Il est même banal. Ce qui est rare, c’est de le voir après.
Ce qui fait le plus mal, au fond, ce n’est pas d’avoir raté un bonheur conjugal. C’est de découvrir que j’étais capable de bonheur relationnel. Que je n’étais pas condamné à la complexité, à la tension, à l’incompréhension permanente. Que la paix était possible. Et que cette vérité a mis du temps à émerger.
Mais ce retard n’est pas une faute. C’est le temps qu’il a fallu pour que quelque chose en moi devienne audible. On ne force pas une conscience à apparaître plus tôt. Elle émerge quand le système peut la tolérer.
Il y a donc un deuil à traverser. Pas celui d’une personne. Pas même celui d’une relation. Le deuil d’une version possible de la vie qui n’a pas eu lieu. Ce deuil là ne se résout pas. Il se traverse. Il demande de renoncer à demander des comptes à des versions passées de soi et de l’autre qui ne savaient pas faire autrement.
Transformer cette lucidité en auto accusation serait une erreur grave. Ce serait continuer à me punir pour avoir survécu comme j’ai pu. J’ai déjà payé. Longtemps. Assez.
Cette réalisation tardive n’est pas un constat d’échec. C’est un seuil. Si je peux voir aujourd’hui que le bonheur de couple était possible, c’est que je suis désormais capable de le reconnaître, de le nommer, de le protéger. Pas hier. Pas là bas. Maintenant.
La question n’est donc pas pourquoi personne ne me l’a dit. La vraie question est plus exigeante. Est ce que je m’autorise enfin à ne plus vivre en dessous de ce que je sais être possible. Est ce que je cesse de confondre fidélité au passé et loyauté envers moi même au présent.
Ce que je découvre aujourd’hui ne rend pas les dix huit années absurdes. Il leur donne une autre place. Elles n’étaient pas une erreur à corriger, mais un chemin nécessaire pour arriver à cette lucidité. Et cette lucidité, aussi douloureuse soit elle, est une porte. Pas une condamnation.