Bonjour la Maturité
Je n’ai pas peur des histoires qui vivent dans tes cicatrices.
Cette phrase ne vient pas du courage. Elle vient de la fatigue. De celle qui s’installe après avoir vécu assez longtemps pour comprendre que ce que les gens cachent finit toujours par déborder. De celle qui naît après avoir approché suffisamment d’êtres humains pour savoir que l’absence de cicatrices est soit un mensonge, soit le signe d’une vie jamais vraiment engagée.
Pendant longtemps, j’ai cru que l’amour était une affaire de compatibilité. D’alignement. De fluidité. Deux vies qui s’emboîtent sans trop de frottements. Cette croyance s’effondre le jour où l’on rencontre vraiment quelqu’un. Pas l’image présentée. Pas la vitrine sociale. Mais l’être façonné par ce qui l’a brisé, par ce qu’il a enduré, par ce qui n’a jamais cicatrisé correctement.
Les cicatrices ne sont pas le problème. L’évitement l’est.
Ce qui effraie la plupart des gens, ce n’est pas la douleur. C’est la responsabilité. Reconnaître ses cicatrices, c’est reconnaître son histoire. Ses angles morts. Ses mécanismes de survie. C’est accepter que certaines manières d’aimer ont été construites pour se protéger, parfois au détriment du lien. À partir de là, l’innocence disparaît. On devient responsable de la façon dont ses blessures parlent à travers soi.
Je n’ai pas peur de tes cicatrices parce que je connais les miennes. Je sais comment elles se sont formées. Je sais comment elles peuvent encore serrer la poitrine ou durcir la voix. Je sais à quel point elles aiment se déguiser en principes, en exigences, en morale. Et je sais le travail que cela demande de ne pas en faire payer le prix à l’autre.
Ce qui m’épuise, ce ne sont pas les personnes abîmées. Ce sont celles qui nient l’être tout en saignant sur leur entourage.
Il y a une violence discrète à se prétendre entier. À offrir une surface propre tout en exigeant que les autres s’adaptent aux fissures invisibles. À appeler amour ce qui n’est en réalité qu’un arrangement avec la peur.
Je n’ai pas peur des histoires contenues dans tes cicatrices parce que les histoires peuvent être racontées. Elles peuvent être mises en mots, entendues, reprises. Une cicatrice racontée perd une partie de son pouvoir. Elle cesse de gouverner dans l’ombre. Elle devient une mémoire plutôt qu’un destin.
Ce qui m’inquiète, c’est le silence. Le silence rigide de celui qui affirme que tout va bien alors que le corps, la colère ou la distance racontent autre chose. Le silence de celui qui confond contrôle et sécurité. Qui a appris très tôt que la vulnérabilité était dangereuse et a décidé de ne plus jamais y revenir.
Je n’ai pas besoin que tu sois guéri. J’ai besoin que tu sois honnête.
Honnête sur ce qui fait encore mal. Honnête sur ce que tu ne peux pas encore offrir. Honnête sur la manière dont tu attaques, fuis, te figes ou t’absentes quand la proximité devient réelle. Cette honnêteté n’est pas une faiblesse. C’est la seule terre sur laquelle quelque chose d’adulte peut pousser.
Je n’ai pas peur de tes cicatrices parce qu’elles m’indiquent où être délicat. Elles m’apprennent comment toucher sans envahir. Comment aimer sans réparer. Comment rester proche sans porter ce qui ne m’appartient pas.
Mais ne me demande pas de t’aimer en faisant comme si tu n’avais aucune cicatrice. Ne me demande pas de payer le prix de blessures que tu refuses de regarder. Ne parle pas de hasard, de fatalité ou de faute des autres. À un moment donné, cela devient un choix.
Il existe une forme d’intimité qui n’apparaît qu’entre deux personnes conscientes d’être inachevées. Deux personnes qui savent que l’amour n’est pas une fusion idéale mais une négociation entre des histoires. Pas une dissolution, mais une cohabitation.
Je n’ai pas peur des histoires qui vivent dans tes cicatrices.
J’ai peur de ceux qui refusent de lire les leurs.