Ce Nous

À chaque fois qu’une relation se crée vraiment, entre deux êtres, il naît un nous.
Entre un père et son enfant.
Entre une mère et son enfant.
Entre deux adultes qui s’aiment.

Ce nous n’est pas une idée. Ce n’est pas une métaphore poétique. C’est une réalité vivante. Il habite dans chacun des deux. Une entité relationnelle qui appartient aux deux, mais qui n’est réductible à aucun des deux. Aux retrouvailles, si les deux morceaux du nous se recollent, si aucun des deux n’a fait du mal à sa partie, ça se ressent. Ca s’assemble, la joie renait, on repart de là où on s’est arrêté. Que ça soit le matin ou il y a un an.

Chez le bébé, c’est évident.
Le nous existe avant même que l’enfant ait des mots.
Il est fait d’attachement, de sécurité, de regard, de continuité.
Le nourrisson ne distingue pas encore clairement le je et le tu. Il vit dans le nous.

Comment traite-t-on ce nous ?
Quand l’autre est là.
Et surtout quand l’autre n’est pas là.

Quand un parent parle mal de son enfant en son absence.
Quand il le dévalorise, le charge, le néglige intérieurement.
Quand il projette sur lui ses peurs, ses manques, ses colères.

Ce n’est pas neutre.
Le nous encaisse.

Quand un parent se retire émotionnellement tout en étant physiquement présent.
Quand il regarde ailleurs.
Quand il se ferme pour ne plus sentir.

Le nous se fragilise.

Et dans le couple, c’est exactement la même mécanique.
La différence, c’est que les adultes font semblant de ne pas y croire.

Chaque fois que l’on blesse le lien, on se blesse soi-même.
Même si on ne le sent pas immédiatement.
Même si on rationalise.
Même si on justifie.

Parce que le nous est un espace partagé.
Faire mal à cet espace, c’est créer une tension interne.
Un inconfort diffus.
Une fatigue relationnelle.
Une perte de joie qui n’a pas toujours de nom.

Beaucoup de gens croient qu’ils peuvent compartimenter.
Être durs dans une relation.
Froids dans une autre.
Absents ici.
Et aller bien ailleurs.

C’est faux.

Le lien blessé ne disparaît pas.
Il s’inscrit dans le corps.
Dans la manière d’aimer.
Dans la manière de se protéger.

Un enfant le montre par son comportement.
Un adulte le masque par des récits.

Prendre soin d’un nous, ce n’est pas être parfait.
C’est être conscient.
Conscient que toute relation vivante demande une responsabilité continue.

Ce que je fais du lien quand l’autre ne regarde pas dit exactement qui je suis dans la relation.

Et à la fin, il n’y a pas de triche possible.
Un nous maltraité finit toujours par faire mal aux deux.
Qu’on s’en rende compte ou non.