ce que nous avons perdu
Quand j’étais enfant au Liban, il n’y a même pas quarante ans, la porte de mon appartement n’étaient jamais fermée. Elles laissaient passer les voix, l’odeur du café des voisins, les cris des enfants qui couraient d’un palier à l’autre sans que personne n’y voie une menace. Les immeubles étaient en béton, barricadés comme dans une guerre civile, mais les relations humaines étaient faites de chair. Un voisin entrait presque sans frapper, une assiette partagée revenait toujours pleine, une clé était confiée à la vieille dame du troisième étage.
Ce n’était pas une utopie. Il n’y avait pas besoin d’une théorie « new age » pour que tout cela existe. C’était simplement vivant. C’est ce que j’ai vécu. Et pourtant, il n’y avait aucun « profil » à vérifier sur un réseau dit « social ». Et pourtant, nous étions en guerre. Une vraie. Avec des roquettes, des checkpoints, des coupures d’électricité. Et malgré tout, nous descendions tous ensemble à la cave quand les bombes tombaient. Ce n’était pas seulement de la peur, c’était surtout de la chaleur humaine. Nous étions là, serrés les uns contre les autres, avec nos couvertures, nos histoires, nos silences partagés et nos cœurs ouverts. Les enfants avaient peur de l’extérieur, mais ils se sentaient rassurés en voyant tous ces hommes et ces femmes regroupés près de l’entrée de l’abri, et nous, les plus petits, à l’arrière. Au milieu de ce désastre, une cohérence sociale subsistait. Il y avait quelque chose de réconfortant dans le fait d’être ensemble. Comme si la proximité humaine, même au cœur du chaos, était plus forte que l’horreur environnante, plus forte que les beaux discours. Nous étions en guerre civile. Les informations sur la télévision étaient aussi alarmantes qu’aujourd’hui. Et pourtant, les amis de nos voisins étaient nos amis. Des sacs de sable protégeaient l’épicerie du coin où nous faisions nos courses, mais nos estomacs étaient pleins.
Aujourd’hui, dans nos villes modernes, tout est verrouillé. Les portes sont renforcées. Les regards, méfiants. On parle de vie privée, de sécurité, mais ce que nous appelons ainsi n’est qu’un autre mot pour l’isolement. Les voisins sont devenus des ombres que l’on croise sans saluer. Ou des signaux d’alerte, utiles seulement aux services sociaux. La confiance a été remplacée par la peur.
Qu’est-ce qui nous est arrivé ? Comment avons-nous laissé se dissoudre le tissu invisible qui tenait ensemble une rue, un quartier, une enfance ? Les marchés, les écrans, l’image sociale. Sont-ce nos nouveaux dieux ? À force de nous suspecter les uns les autres, nous avons bâti des sociétés où plus personne n’est responsable de personne. Où chacun vit dans une boîte, connecté à tout sauf aux êtres humains réels.
On nous a vendu l’indépendance comme la vertu suprême. Mais ce n’était que de la poudre aux yeux. Ce que nous avons gagné, ce n’est pas l’indépendance, mais la séparation. Chacun pour soi. Tous contre tous. Et le pire, c’est que cela s’est fait en silence, sans guerre, sans cris. Juste une lente érosion de l’évidence du lien.
Avant, la pauvreté se partageait. Aujourd’hui, elle se cache. Avant, un enfant était élevé par la rue, par les voisins, par les tantes du palier. Aujourd’hui, il est élevé par une tablette et des théories. Nous avons gagné des alarmes, des serrures intelligentes, des syndics de copropriété. Nous avons perdu la chaleur humaine. Nous avons perdu l’évidence. Nous avons perdu l’élan de dire bonjour sans raison.
La confiance était une infrastructure. Elle tenait le monde ensemble. Elle ne se mesurait pas en PIB, mais elle valait plus que tout. Quand nous l’avons perdue, nous ne l’avons pas remplacée. Nous l’avons oubliée. Nous l’avons qualifiée de naïve, de fragile, de dépassée. Nous avons choisi la loi plutôt que le lien, le contrat plutôt que la parole donnée, les normes plutôt que l’accord spontané.
Je ressens une profonde nostalgie pour un temps que l’on qualifie d’« arriéré », alors qu’il portait quelque chose de plus humain, de plus audacieux. Le progrès nous a donné des outils, mais il a oublié de nous dire qu’ils sont vides de sens sans la tendresse entre les êtres humains. Alors nous continuons à construire et à larguer des bombes. Mais au fond, nous savons. Nous savons tous ce que nous avons perdu.