C'est Facile

C’est facile d’être fidèle quand rien ne manque.
C’est facile d’être calme quand le fond est stable.
C’est facile de faire confiance quand on ne tremble pas intérieurement.
C’est facile d’être vertueux quand on n’est pas traversé.

Le problème n’est pas le comportement. Le problème est le niveau auquel on regarde. Tant qu’on observe les vagues, on discute des formes. Fidélité, infidélité, désir, retenue, excès, maîtrise. On compare. On juge. On moralise. Mais on reste à la surface. Or les vagues ne sont jamais la cause. Elles sont la conséquence.

La plupart de nos comportements dits problématiques sont des tentatives de régulation. Pas des fautes. Pas des vices. Des ajustements improvisés face à un déséquilibre intérieur. Le désir en fait partie. Il est rarement ce qu’il prétend être. Il se déguise facilement en liberté, en vitalité, en audace, en affirmation de soi. Mais très souvent, il vient combler un manque plus ancien. Une absence de sécurité. Une perte de valeur ressentie. Une peur de disparaître.

C’est facile de dire je désire quand en réalité je manque.
C’est facile de parler d’élan quand c’est un vide qui pousse.
C’est facile d’appeler ça amour quand c’est une anesthésie.

Le sexe, le lien, la conquête, la séduction, l’attachement excessif ou le détachement brutal sont des vagues différentes issues du même fond. Celui d’un verre agité. Tant que le verre est en mouvement, les vagues continueront. On peut essayer de les calmer une par une. Mettre des règles. Des contrats. Des promesses. Des cadres moraux. Mais tant que le verre est tenu en main, tant qu’il est secoué par des peurs non vues, rien ne se stabilise durablement.

La maturité commence quand on pose le verre.

Poser le verre, ce n’est pas renoncer au désir. Ce n’est pas devenir sage ou tiède. C’est arrêter d’utiliser le désir comme béquille identitaire. C’est reconnaître que ce que l’on cherche à l’extérieur n’est pas toujours ce que l’on croit chercher. Et surtout que l’extérieur ne pourra jamais réparer ce qui ne se regarde pas à l’intérieur.

C’est facile d’accuser l’autre d’être trop ou pas assez.
C’est facile de dire il ou elle me manque de respect.
C’est plus difficile de voir que l’on s’est soi même quitté quelque part.

Beaucoup de nos élans dits amoureux sont des appels à la régulation. On cherche quelqu’un pour calmer une agitation. Pour confirmer une valeur. Pour remplir un silence intérieur qui devient insupportable dès qu’il n’est plus couvert par le bruit du lien. Et quand cela fonctionne un temps, on appelle ça une relation. Quand cela ne fonctionne plus, on appelle ça une trahison.

Mais la trahison commence souvent avant. Elle commence quand on demande à l’autre de porter ce qui ne lui appartient pas. Quand on transforme un partenaire en calmant émotionnel. En miroir de valeur. En preuve d’existence.

C’est facile d’être stable quand quelqu’un nous stabilise.
C’est facile d’être aimant quand quelqu’un nous rassure.
C’est facile d’être fidèle quand quelqu’un comble exactement nos vides.

Mais ce n’est pas de l’amour. C’est de la compensation.

Quand le fond se calme, les vagues cessent d’elles mêmes. Le désir ne disparaît pas. Il change de nature. Il n’est plus une urgence. Il devient une circulation. Il ne cherche plus à prendre. Il propose. Il ne demande plus à réparer. Il partage.

Le problème n’a jamais été le désir. Le problème est l’inconscience du manque qu’il tente de masquer. Une fois ce manque reconnu, traversé, intégré, le désir n’a plus besoin de se déguiser en vertu. Il peut redevenir simple. Clair. Vivant. Sans justification morale.

C’est facile de faire des discours sur la fidélité, la liberté, la loyauté.
C’est plus exigeant de regarder ce qui, en nous, tremble encore quand le silence arrive.

La plupart des conflits relationnels ne sont pas des conflits de valeurs. Ce sont des conflits de régulation. Deux systèmes nerveux agités qui essaient chacun, à leur manière, de retrouver un peu de stabilité. Tant qu’on parle des vagues, chacun défend sa forme. Dès qu’on regarde le fond, la lutte s’apaise.

Il n’y a pas de camp. Il n’y a pas de genre. Il n’y a pas de bons et de mauvais désirs. Il y a des humains plus ou moins en contact avec leur centre. Plus ou moins capables de rester présents sans se fuir. Plus ou moins conscients de ce qu’ils demandent vraiment quand ils disent je veux.

C’est facile de vivre dans l’agitation et de l’appeler intensité.
C’est plus rare de supporter le calme sans l’interpréter comme un vide.

Poser le verre demande du courage. Pas le courage de résister aux tentations. Le courage de rester avec soi sans se distraire. Sans se raconter d’histoires vertueuses. Sans transformer une fuite en idéal.

Quand le fond est stable, les vagues deviennent anecdotiques. Et là, enfin, le lien cesse d’être un pansement. Il peut devenir une rencontre.