Conseil d'Ado
Un jour, mon fils m’a dit quelque chose de très simple.
Que ce qui l’aidait, lui, quand tout se mélangeait à l’intérieur, c’était de mettre des mots sur ses émotions. Pour sortir du flou. Il parlait d’un ensemble de ressentis mêlés, d’un cocktail d’émotions et de sentiments qui n’avaient pas encore trouvé leur place. Cette phrase est restée. Et un jour, j’ai compris que j’étais exactement là.
Parce que ce que je traversais n’était pas une émotion unique. Ce n’était pas de la tristesse, ni de la colère, ni même une peine identifiable. C’était un mélange dense. Un état intérieur composite. Et tant que ça restait un bloc indistinct, ça pesait. Pas violemment. En continu. Comme un fond sonore sourd. Alors j’ai fait ce qu’il m’avait suggéré sans le savoir. J’ai cherché les mots justes.
Le premier mot c’est lui qui me l’a suggéré. Goumin. La peine de cœur. Le chagrin affectif. Celui qui suit une rupture. Le goumin, c’est la douleur de l’attachement. J’ai aimé, j’ai perdu, ça fait mal. Il y a de la nostalgie, du manque, parfois de la douceur mêlée à la douleur. Le goumin est encore vivant. Il circule. Il a des vagues. On peut être en goumin et continuer à fonctionner. Ce n’est pas agréable, mais c’est lisible. C’est une tristesse qui sait encore pleurer.
Mais très vite, j’ai senti que ce mot ne suffisait pas. Que réduire ce que je vivais à une peine de cœur était trop court. Trop simple. Il y avait autre chose. Quelque chose de plus profond, moins émotionnel, plus structurel. Alors un deuxième mot s’est imposé. Désenchantement.
Le désenchantement, ce n’est pas la déception. Ce n’est pas être déçu par quelqu’un. C’est être déçu par le récit lui-même. C’est le moment où l’histoire que tu pensais vivre perd sa cohérence. Dix-huit ans de vie qui ne sont pas seulement terminés, mais requalifiés. Ce n’est plus seulement j’ai perdu une relation. C’est ce que je croyais vivre n’était pas ce que je pensais. Le désenchantement, ce n’est pas le cœur qui se brise. C’est le monde intérieur qui change de texture. Les repères tiennent encore, mais ils ne racontent plus la même chose.
Et pourtant, même avec ces deux mots, quelque chose restait encore en dessous. Plus silencieux. Plus inconfortable. Un troisième mot a fini par émerger. Spoliation.
Pas au sens matériel. Au sens intime. La spoliation, c’est le sentiment que quelque chose t’a été pris sans que tu en aies conscience sur le moment. Pas seulement un amour, mais un possible. Une qualité de présence. Une version de la vie qui aurait pu être différente. Pas parfaite. Juste plus alignée. Plus simple. Plus fluide. La spoliation ne pleure pas ce qui a été perdu. Elle pleure ce qui aurait pu être et qui ne sera jamais sous cette forme. C’est un deuil particulier, parce qu’il porte sur un futur imaginaire devenu impossible.
À ce moment-là, tout s’est éclairé. Pas apaisé. Éclairé. Ce que je vivais n’était pas un goumin simple. C’était un empilement. Goumin pour la perte affective. Désenchantement pour la chute du récit. Spoliation pour le possible non advenu. Trois couches d’une même traversée. Et les nommer a changé quelque chose de fondamental. Ça a rendu l’expérience habitable.
Parce que tant que les choses ne sont pas nommées, elles se confondent. Et quand elles se confondent, elles deviennent identitaires. On ne dit plus je traverse quelque chose. On devient celui à qui on a fait ça. Celui qui a perdu ça. Celui à qui la vie a menti. C’est là que le danger commence.
J’ai compris aussi autre chose. Le risque n’était pas d’éprouver ces sentiments. Le risque serait de transformer cette lucidité en dette imaginaire envers mes enfants. Se dire leur vie aurait pu être meilleure. Et commencer à se punir. Se figer. Se surcompenser. Or un enfant n’a pas besoin d’un parent qui se reproche le passé. Il a besoin d’un parent vivant, présent, ancré dans maintenant.
Mettre des mots m’a permis de voir clair. Et voir clair m’a permis de faire une phrase intérieure simple
J’ai vécu dans le faux parce que je ne pouvais pas encore vivre dans le vrai. Pas par faute. Par limite. Et aujourd’hui, je vois. Donc aujourd’hui, je peux choisir autrement.
Le goumin passera.
Le désenchantement s’intégrera.
La spoliation cessera de saigner quand elle ne sera plus confondue avec une culpabilité.
Mettre des mots ne guérit pas.
Mais ça rend le réel respirable.
Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin pour continuer à avancer.