Déraisonnable
« L’homme raisonnable s’adapte au monde. L’homme déraisonnable persiste à vouloir adapter le monde à lui. Par conséquent, tout progrès dépend de l’homme déraisonnable. » George Bernard Shaw. (Man and Superman 1903)
Je suis tombé sur cette phrase sans la chercher. Elle ne m’a pas séduit. Elle m’a arrêté. Elle contient quelque chose de légèrement accusateur, comme si elle pointait une lâcheté ordinaire que nous appelons maturité.
On valorise très tôt la raison. Être raisonnable, c’est comprendre les limites, intégrer les contraintes, accepter ce qui est présenté comme immuable. Le raisonnable regarde le monde tel qu’il est et fait avec. Il s’adapte. Il ajuste. Il compose. Cela donne des vies stables, des systèmes qui tiennent, des relations fonctionnelles. C’est nécessaire. Sans cette capacité, tout se désagrège.
Mais le raisonnable a un réflexe presque automatique face à l’impossible. Il le reconnaît comme tel. Impossible veut dire irréalisable, irréconciliable, irréformable. Et puisqu’il est impossible, il ne le fait pas. Il n’insiste pas. Il appelle cela lucidité, sagesse, parfois même humilité. En réalité, il ferme la porte avant même d’avoir approché le seuil.
Le déraisonnable, lui, ne nie pas l’impossible. Il ne prétend pas que tout est faisable. Il fait autre chose. Il refuse que le verdict soit définitif. Il accepte de ne pas savoir comment. Il supporte le flou, l’absence de méthode, le regard sceptique des autres. Il agit avant que le chemin soit tracé. Là où le raisonnable attend des garanties, le déraisonnable crée les conditions.
C’est ainsi que l’histoire avance. Tout ce qui nous semble aujourd’hui évident a été, à un moment précis, jugé impossible. Mettre fin à certaines dominations. Repenser la place des femmes. Soigner autrement. Éduquer différemment. Chaque fois, des personnes raisonnables ont expliqué pourquoi cela ne marcherait pas. Et chaque fois, quelques déraisonnables ont persisté assez longtemps pour que le réel se réorganise.
Cela ne fait pas d’eux des héros. Souvent, cela les isole. Le déraisonnable paie un prix intime. Il perd le confort de l’adhésion. Il devient compliqué. Inadapté. Trop intense. Il doit être solide intérieurement pour ne pas confondre sa position avec une blessure ou un besoin de revanche. Toutes les oppositions ne font pas progresser le monde. Certaines ne font que rejouer des conflits non digérés.
La déraison qui transforme est calme. Elle n’a pas besoin de convaincre. Elle tient une ligne parce que céder serait une forme de renoncement intérieur. Elle ne cherche pas à avoir raison. Elle cherche à rester juste.
Le monde ne change pas quand on conclut que quelque chose est impossible. Il change quand quelqu’un décide que cette impossibilité mérite d’être traversée. Pas toutes. Pas n’importe comment. Juste celles qui touchent à l’essentiel.
Peut être que grandir, finalement, ce n’est pas devenir raisonnable partout. C’est apprendre à reconnaître l’endroit précis où continuer à s’adapter revient à se taire. Et accepter, à cet endroit là, de devenir déraisonnable.