des Millions de Moi
Nous aimons nous raconter comme une unité. Un moi cohérent. Stable. Continu. C’est rassurant. Et pourtant, cela ne décrit pas l’expérience réelle.
Nous sommes un agglomérat poreux. Une multitude intérieure en circulation permanente. Des millions de moi coexistent en nous. Certains viennent de très loin. D’autres sont récents. Certains étaient déjà là avant même notre naissance. D’autres n’existent que parce que nous avons imaginé un futur possible.
Il existe des moi hérités. Des fragments venus du passé, inscrits dans les gènes. Des peurs sans souvenir. Des élans sans origine identifiable. Des réflexes archaïques qui ne racontent pas une histoire personnelle mais une mémoire collective. Une manière ancienne de se préparer au monde. Ils ne demandent pas à être compris. Ils demandent à être reconnus.
La plus grande masse de nos moi se crée durant l’enfance. Là où tout s’imprime. Là où chaque expérience extérieure devient une structure intérieure. Une scène vue trop tôt. Un regard manqué. Une attente non satisfaite. Une peur répétée. Une joie conditionnelle. À chaque fois, un moi se cristallise pour s’adapter. Pour plaire. Pour éviter. Pour contrôler. Pour réparer. Pour ne pas perdre le lien.
Ces moi ne sont ni intelligents ni stupides. Ils sont efficaces. Leur logique est simple. Locale. Fonctionnelle. Ils agissent à partir d’équations courtes. Si cela arrive, alors je fais ceci. Ils ne voient pas l’ensemble.
Il existe aussi des moi venus du futur. Des moi projetés. Créés à partir d’histoires de vie que nous nous racontons. Le futur parent. Le futur sauveur. Le futur aimé. Le futur abandonné. Le futur trahi. Ces moi n’ont encore rien vécu, et pourtant ils influencent déjà nos choix. Nos peurs. Nos exigences. Ils se comportent comme si le scénario était écrit d’avance.
À cela s’ajoutent les moi déposés par les expériences extérieures. Les relations. Les cultures. Les rôles sociaux. Les lieux. Les systèmes dans lesquels nous évoluons. Nous incorporons plus que nous ne le croyons. Chaque interaction significative laisse une empreinte. Elle crée un moi différent. Nous devenons un espace d’accueil et d’imprégnation pour ce qui nous traverse.
Tous ces moi coexistent en même temps quand ils se manifestent. Ils tirent parfois dans des directions opposées. Tous cherchent à protéger quelque chose. Tous ont une bonne intention. Le problème n’est pas leur existence. Le problème est l’absence de coordination.
La plupart des approches tentent de faire taire cette multiplicité. De la corriger. De la hiérarchiser. De la rationaliser. Cela crée souvent davantage de conflit intérieur. Ces moi ne demandent pas à être dominés. Ils demandent à être adoptés.
S’adopter soi-même, c’est accepter que nous ne sommes pas nés un. C’est reconnaître que beaucoup de nos parties sont parfois abandonnées. Elles ont improvisé. Elles ont pris des responsabilités trop grandes. Elles se sont figées dans des rôles rigides.
S’adopter, c’est leur parler. Un par un. Depuis un endroit qui n’est aucun d’eux. Depuis un espace intérieur sans histoire personnelle. Sans enjeu. Sans peur. Cet espace existe en chacun de nous. Il apparaît lorsque l’on habite le vide.
Le vide n’est pas une absence. C’est un état fonctionnel scientifiquement prouvé. 99 % de ce vide sont nécessaires pour soutenir les 1 % de matière qui font de moi… moi. Le vide est un lieu où rien n’est menacé. Où rien n’a besoin d’être défendu. Depuis cet endroit, le dialogue devient simple.
Je peux former un moi pour lui parler. Un moi que j’admire. Lui donner une forme. Une posture. Une présence. Des qualités. Je peux l’inviter. Convoquer un moi du passé, du présent, du futur, d’hier, du matin. Lui demander ce qu’il protège. De quoi il a peur. Ce qu’il croit devoir empêcher. Lui demander son histoire. Il répond toujours. Par une image. Une sensation dans le corps. Une pensée. Une émotion. Une phrase courte.
Je ne cherche pas à le convaincre. Je ne cherche pas à le corriger. Je ne cherche pas à l’améliorer. Je l’écoute. Je lui montre que le danger qu’il surveille n’est plus actuel.
Quand le dialogue a eu lieu. Quand un des moi a été entendu. Quand sa fonction a été reconnue. Je l’accompagne vers la dissolution. Par la respiration, je lui dis au revoir. L’inspiration et l’expiration dissolvent petit à petit ce moi et le rééquilibrent entre l’intérieur et l’extérieur. Ce qui était figé peut à nouveau circuler.
Je remercie toujours ces moi. Je les remercie d’avoir pris le temps de venir vers moi. D’avoir tenu leur rôle parfois pendant des années. Je leur rappelle que leur intention était juste. Que leur tâche a été utile. Que désormais, ils ne sont plus seuls. Je les invite à revenir vers moi s’ils ont encore des choses à me dire. Parfois, ils reviennent. Une fois. Puis encore. Parfois pendant des mois. Chaque retour est plus léger. Il y a moins d’urgence. Moins de charge. Moins de mots à prononcer.
Peu à peu, le bruit intérieur diminue. Les réactions deviennent plus proportionnées. Les décisions gagnent en clarté.
Nous ne sommes pas à réparer. Nous sommes à adopter. Nous ne sommes pas à réduire. Nous sommes à intégrer. Quand cela se met en place, la vie cesse d’être un champ de bataille. Elle devient un ensemble vivant. Accordé. Respirant.