Deuil du Futur

Il y a une confusion que je laisse souvent passer.
Les gens pensent que je pleure le passé.
Je ne les corrige pas toujours.
C’est plus simple ainsi.

En réalité, ce que je pleure est plus doux et plus diffus.
Je pleure ces futurs qui avaient commencé à prendre forme.
Pas des rêves flamboyants.
Des choses calmes.
Des continuités possibles.
Des lignes de vie qui s’esquissaient sans bruit.

Ce sont des projections discrètes.
Presque raisonnables.
Elles naissent quand deux personnes commencent à se comprendre un peu mieux.
Quand la peur se tait quelques instants.
Quand quelque chose se détend à l’intérieur.

Alors l’esprit fait son travail.
Il assemble.
Il imagine sans forcer.

Une table dressée sans occasion particulière.
Un dimanche lent où personne ne regarde l’heure.
Deux corps côte à côte sur un canapé, pas pour se séduire, juste pour être là.
Un rire partagé pour une banalité.
Une main posée dans le dos sans intention.

Parfois, c’est une scène très précise.
Un salon éclairé par la cheminée à Noël.
Les enfants étalés par terre avec leurs jouets.
Un chocolat chaud qui refroidit trop vite.
Une fatigue heureuse en fin de soirée.
Cette impression que le temps s’est arrêté juste assez longtemps.

Ou encore, un matin ordinaire.
Se lever ensemble sans urgence.
Préparer le petit déjeuner sans parler.
Se croiser dans le couloir.
S’embrasser avant de partir sans y penser.

Quand cela s’arrête, ce n’est pas une chute brutale.
C’est plutôt une disparition progressive.
Comme une lumière qu’on baisse doucement dans une pièce vide.
On reste encore un moment à regarder.
Puis on accepte que la pièce change.

La perte n’est pas violente.
Elle est cotonneuse.
Un peu floue.
Elle ne fait pas mal au sens aigu.
Elle attriste par sa douceur même.

Je ne pleure pas ce qui n’a jamais existé.
Je pleure ce qui avait commencé à exister à l’intérieur.
Et qui s’est arrêté avant de devenir réel.

Il y a là quelque chose de très humain.
Nous devons projeter pour nous orienter.
Pas pour nous attacher.
Et parfois, ces projections doivent être dissoutes.

Ce que j’apprends avec le temps, c’est que lorsqu’un futur moi se retire (le mari, l'amant, le père, l'histoire) il ne laisse pas un vide absolu. Il laisse de l'espace :

Le mari parfait, celui qui absorbe les tensions avant qu’elles n’apparaissent.
Celui qui anticipe les conflits, qui traduit les silences, qui amortit les chocs.
Celui qui croit que l’amour consiste à maintenir l’équilibre à lui seul.
Quand ce futur s’efface, il n’y a plus cette charge invisible de régulation permanente.
Plus besoin d’être le thermostat émotionnel de la maison.
La température devient ce qu’elle est. Et cela suffit.

L’amant parfait, celui qui devine, qui surprend, qui offre sans compter.
Celui qui confond générosité et effacement.
Celui qui croit que le désir se maintient par la performance et la disponibilité.
Quand ce futur disparaît, quelque chose se relâche dans le corps.
Le désir redevient un mouvement naturel, pas une obligation.
La présence n’a plus besoin d’être spectaculaire pour être réelle.

Le père parfait, celui qui donne tout.
Son temps, son énergie, sa patience, ses nuits, ses certitudes.
Celui qui se promet de ne jamais faillir, de ne jamais lasser, de ne jamais manquer.
Quand ce futur s’éloigne, il reste une relation plus simple.
Moins sacrificielle.
Un lien où l’on transmet aussi ses limites, pas seulement sa force.

Et puis il y a l’histoire idyllique.
Celle où tout le monde comprend tout.
Où les blessures se disent calmement.
Où les peurs se dissolvent par la parole.
Où l’amour suffit à rendre chacun mature.
Quand ce futur se retire, il laisse tomber une illusion douce mais exigeante.
Celle que la compréhension mutuelle est un état permanent et non un passage fragile.

Je ne renie pas les projections perdues.
Je les remercie.
Elles m’ont montré ce que je savais déjà espérer.
Elles m’ont appris ce que je ne voulais plus négocier.

L’espace qui apparaît alors n’est pas froid.
Il est honnête.

Dans cet espace, je n’ai plus besoin d’être exemplaire.
Je peux être cohérent sans être parfait.
Présent sans être exhaustif.
Aimant sans être total.

Cet espace permet à d’autres futurs d’approcher.
Des futurs moins idéaux mais plus habitables.
Des futurs où chacun porte sa part.
Des futurs où l’amour n’est plus un rôle à tenir mais une rencontre à renouveler.

Je ne sais pas encore quels visages auront ces futurs là.
Mais je sais une chose:
ils ne me demanderont pas de me dissoudre pour exister.

Et cet espace laissé par les futurs parfaits
je commence à comprendre qu’il n’est pas une perte
mais une respiration.

Alors je ne pleure plus.
Ou seulement un peu.
Juste assez pour garder le regard clair.