Dysmorphophobie
Mon fils a une dysmorphophobie. Écrire cette phrase me demande encore un léger effort intérieur. Pas par honte. Pas par déni. Mais parce que nommer oblige à regarder précisément. Et ce que je regarde n’est pas seulement son rapport à son corps. C’est aussi le monde dans lequel il grandit. Et l’atmosphère émotionnelle que nous, adultes, faisons circuler autour de lui.
Il est encore jeune. Trop jeune pour porter sur son corps un regard aussi exigeant, aussi scrutateur. Et pourtant, ce regard est déjà là. Il observe. Il compare. Il traque ce qui ne correspond pas à l’image qu’il pense devoir atteindre. Ce n’est pas son corps qui le fait souffrir. C’est la relation qu’il entretient avec lui. Une relation tendue. Vigilante. Jamais tout à fait rassurée.
La dysmorphophobie n’est pas une simple insatisfaction corporelle. Ce n’est pas se trouver imparfait comme tout le monde. C’est un trouble du rapport à l’image de soi, où certains détails prennent une place démesurée dans l’équilibre intérieur. Le corps devient un objet d’évaluation constante. Il ne sert plus seulement à vivre, mais à se rassurer. Et il échoue toujours à le faire durablement.
On parle beaucoup des réseaux sociaux. Et ils jouent un rôle réel. Pas comme cause unique, ni comme coupable idéal. Mais comme accélérateur. Ils installent très tôt l’idée que le corps est un projet. Qu’il doit être maîtrisé, optimisé, stabilisé. Qu’il existe une bonne image de soi à atteindre et à maintenir. Même sans exposition massive, ces codes circulent. Ils passent par les autres enfants. Par les conversations banales. Par ce qui devient normal sans être interrogé.
Le corps n’est alors plus quelque chose que l’on habite tranquillement. Il devient quelque chose que l’on regarde fonctionner, parfois avec inquiétude. Une surface à surveiller. Une preuve à fournir. Et pour un enfant ou un adolescent, cette bascule est lourde. Elle crée une distance précoce entre le vécu et l’image. Entre ce que l’on sent et ce que l’on croit devoir montrer.
Dans ce contexte, mon fils fait du sport. De la musculation notamment. Comme beaucoup de garçons aujourd’hui. Ce pourrait être une ressource. Et parfois, ça l’est. Mais cela ne suffit pas. Parce que le problème n’est pas l’absence de muscle. C’est ce que le muscle est censé garantir. Il observe les variations. La fatigue. Les jours où le corps répond moins. Et la moindre baisse en masse est ressentie comme une perte. Pas seulement physique. Presque existentielle. Ce n’est pas le sport qui est en cause. C’est la fonction qu’on lui fait porter.
Ce serait une erreur de croire que tout cela vient uniquement de l’extérieur. Il existe un autre facteur, plus discret, plus difficile à regarder. L’environnement émotionnel dans lequel un enfant grandit.
Un enfant n’apprend pas seulement à travers les paroles. Il apprend à travers l’atmosphère. Il capte les tensions non formulées. Les inquiétudes sourdes. Les luttes silencieuses avec la valeur personnelle, la performance, le regard des autres. Il n’analyse pas. Il absorbe. Il incorpore.
Quand les adultes vivent sous pression, dans la comparaison ou dans la peur de ne pas être à la hauteur, même sans jamais parler du corps, quelque chose passe. L’enfant apprend que tenir est important. Que faiblir est risqué. Que la stabilité est conditionnelle. Le corps devient alors un lieu possible pour tenter de maîtriser ce qui, ailleurs, semble incertain.
La dysmorphophobie est un signal. Elle apparaît souvent chez des enfants sensibles, attentifs, dans un monde qui sollicite trop tôt l’auto observation et la maîtrise de soi. Elle dit quelque chose d’un excès de vigilance. D’une difficulté à se sentir suffisamment en sécurité pour simplement être.
Ce qui me frappe le plus chez mon fils, ce n’est pas sa plainte. C’est sa surveillance. Cette manière de se tenir à l’œil. Comme s’il devait constamment vérifier qu’il ne disparaît pas. Qu’il ne perd pas ce qui le rend acceptable. Et cette posture ne naît jamais par hasard.
Alors que faire. Certainement pas multiplier les injonctions rassurantes. Dire que tout va bien quand le ressenti dit l’inverse ne répare rien. Cela isole parfois davantage. Ce qui aide, c’est de déplacer le centre de gravité. Revenir au corps vécu. Au mouvement pour le plaisir. À l’effort sans mesure. À l’expérience plutôt qu’au résultat.
Et surtout, travailler du côté des adultes. Réduire le bruit émotionnel. Clarifier ce qui nous traverse. Ne pas laisser nos propres tensions s’infiltrer sans forme. Un enfant n’a pas à porter ce qui ne lui appartient pas.
Je n’écris pas ce texte pour expliquer. Je l’écris pour assumer. La dysmorphophobie est individuelle, mais elle parle d’un malaise collectif. Elle se loge dans un corps singulier, mais elle raconte une époque obsédée par l’image et inquiète de la perte.
Mon fils apprendra, je l’espère, à se réapproprier son corps sans en faire une condition d’existence. Lentement. À son rythme. Et moi, je continue d’apprendre à offrir un espace suffisamment sûr pour que son corps n’ait plus besoin de tenir tout seul. Parce qu’avant de vouloir être fort, un enfant a surtout besoin de sentir qu’il a le droit d’exister sans se surveiller.