Empreinte Emotionnelle
On parle beaucoup d’empreinte carbone. Les gens s’en emparent avec une forme de soulagement moral. Je vais réduire mon empreinte. Je vais moins piocher dans la terre. Il y a quelque chose de sincère là dedans. Une intention presque belle. L’idée de limiter ce que l’on prend. De ne pas abîmer davantage.
Et pourtant, quand je prends un peu de recul, quelque chose me frappe. Cette inquiétude écologique est surtout portée par ceux qui consomment le plus. Ceux qui ont le luxe de choisir. Le petit Africain qui meurt de faim en Afrique centrale ne se pose pas la question de son empreinte carbone. Non pas parce qu’il est irresponsable, mais parce qu’il n’a rien à réduire. Rien à arbitrer. Rien à verdir.
Alors je me dis que l’empreinte carbone parle moins de la Terre que de nous. La Terre, à l’échelle cosmique, n’a pas besoin de nous. Un jour, le soleil l’engloutira. Notre combat écologique est avant tout un combat illusoire pour préserver notre cadre de vie, notre confort, notre continuité. Ce n’est pas un jugement. C’est un constat.
Et même dans ce cadre, la notion reste étrange. Une empreinte carbone, c’est quoi exactement. Un manteau de qualité porté dix ans ou vingt vêtements jetables achetés à bas prix ? Un voyage lointain par an ou une accumulation quotidienne de petits trajets invisibles ? On peut raconter beaucoup d’histoires avec les chiffres. Et parfois, on se raconte surtout la nôtre.
Mais avec le temps, j’ai compris que la question la plus lourde n’était peut être pas celle de ce que je prends à la Terre, mais de ce que je prends aux autres. Mon véritable coût. Mon empreinte non pas carbone, mais émotionnelle.
Combien je coûte humainement. Combien de personnes autour de moi doivent absorber, contenir, réparer, amortir ce que je ne prends pas le temps de ressentir moi même. Combien de tissus de soutien sont nécessaires pour que je tienne debout sans m’effondrer.
Plus l’ego est gonflé, plus il sert à boucher des zones que je refuse de regarder. Et plus il est gonflé, moins je suis capable de gérer mes émotions. L’ego ne régule pas. Il compense. Il masque. Il rigidifie. Alors quand l’émotion arrive, elle déborde. Et comme je n’ai pas appris à l’écouter quand elle était faible, elle revient plus forte. Trop forte.
À ce moment là, je n’ai que deux options inconscientes. Attaquer ou me retirer. Prendre trop ou donner trop peu. Crier. Moraliser. Me fermer. Retirer la reconnaissance. Absorber l’espace. Peu importe la forme. Le fond est toujours le même. Je dépose chez l’autre ce que je ne veux pas porter.
Les salariés. Les collègues. Les enfants. Le conjoint. Parfois même le chat. Tous ceux qui, par leur position, leur âge, leur dépendance affective ou économique, sont contraints de réguler à ma place. Dans toute société, le pouvoir existe. Il change de forme. Il est porté par la culture, la loi, l’époque.
Autrefois, certains hommes pouvaient frapper leur femme sans réelle conséquence. Aujourd’hui, les rapports de force ont changé. Et d’autres abus existent dans l’autre sens. Plus subtils. Plus narratifs. Plus juridiques. Faire traîner. Accuser. Réécrire l’histoire. Se déverser émotionnellement sous couvert de légitimité.
Mais au fond, il n’y a presque jamais un bourreau d’un côté et un innocent de l’autre. Il y a surtout des émotions non ressenties. De la tristesse. Du regret. Des attentes irréalistes projetées sur le couple, les enfants, la réussite, l’amour. L’idée que quelque chose ou quelqu’un va enfin réparer l’intérieur.
Et pendant qu’on attend ce retour sur investissement existentiel, on passe à côté de la vie telle qu’elle est. On exige du lien qu’il comble ce qui ne peut l’être que de l’intérieur.
L’empreinte émotionnelle, c’est ça. C’est projeter. C’est faire porter à l’autre le coût de mon évitement. Tant que l’autre tient, encaisse, choisit le lien plutôt que la distance, le système fonctionne. Jusqu’au jour où il ne fonctionne plus.
La rupture, dans ce cas, n’est pas une solution. Elle est souvent un échec d’apprentissage. Celui qui projette repart convaincu que c’était la faute de l’autre. Il recommence ailleurs. Ce sont les ruptures répétées, et parfois seulement elles, qui finissent par forcer un regard intérieur.
On dit qu’il n’y a que les cons qui apprennent de leurs propres erreurs. Les intelligents apprennent de celles des autres. J’aimerais croire que c’est vrai. Mais j’observe surtout que l’on apprend quand on cesse de faire payer aux autres le prix de ce que l’on n’ose pas sentir soi même.
Réduire son empreinte, peut être que ça commence là. Pas seulement dans la terre. Mais dans le cœur des autres.