Fou de Nous

Il y a un moment dans une vie où l’on cesse de vouloir devenir quelqu’un d’autre. On cesse de vouloir changer. Non par fatigue molle. Par saturation lucide. J’ai beaucoup changé. J’ai démonté des couches entières de moi même. J’ai regardé mes angles morts jusqu’à ce qu’ils n’aient plus rien de mystérieux. J’ai travaillé la colère. Le contrôle. La fuite. Le besoin de reconnaissance. La tentation de disparaître derrière le rôle du solide. Aujourd’hui je ne suis pas parfait. Je suis arrêté. Arrivé à un point où je me reconnais.

Et à cet endroit précis, une chose demeure. Claire. Persistante. Vivante. J’ai envie qu’une femme soit folle de moi. Une seule seulement. Folle au sens adulte. Pas hystérique. Pas aveugle. Pas idéalisante. Folle comme on l’est quand on sait exactement pourquoi on revient.

Pas une fille. Pas une promesse fraîche. Pas une projection naïve. Une femme. Une vraie. Avec des traces. Des cicatrices. Des deuils. Des souvenirs qu’elle ne romantise plus. Une femme qui a connu la joie pleine et la peine nue. Une femme qui a connu les queues et les têtes et qui me dit : c’est toi que je préfère. Une femme qui revient le soir. Qui passe la porte. Qui me regarde et pour qui je compte encore plus après la journée passée.

Je veux qu’elle soit folle de moi comme je suis fou d’elle. Pas dans l’ivresse des débuts. Dans la persistance. Dans ce désir qui ne se dissout pas dans l’habitude. Dans cette curiosité intacte pour l’autre. J’aime l’idée que nos journées nous séparent et que nos soirées nous rassemblent. Qu’on se raconte. Qu’on se dise vraiment ce qui s’est passé. Pas seulement les faits. Les tensions. Les pensées qui ont traversé. Les agacements. Les petites victoires silencieuses. Et que l’autre écoute. Vraiment. Pas par politesse. Par intérêt profond.

J’aime l’idée d’être attendu. J’aime l’idée d’attendre aussi. J’aime cette folie tranquille où l’autre reste le lieu le plus vivant de la journée. Où parler n’est pas un débriefing mais un partage. Où se dire la vérité n’est pas un effort moral mais une respiration.

Oui j’aime être désiré. J’aime être choisi avec intensité. J’aime qu’elle me regarde comme si j’étais sa maison émotionnelle. Et j’aime la regarder de la même manière. Comme un lieu où je peux poser mes armes. J’ai longtemps méprisé cela en moi. Je l’ai appelé fusion. Dépendance. Manque. En réalité c’était une demande de présence réciproque. Une demande de chaleur assumée. Une demande de vérité partagée.

Je sais maintenant pourquoi je n’ai pas su chérir avant. Je donnais pour me rassurer. Je construisais des preuves. Je voulais mériter l’amour au lieu de le recevoir. Et quand l’autre semblait attendre encore, je me sentais insuffisant. Alors je jugeais. Je réduisais. Je projetais. J’appelais matérialisme ce qui était parfois une demande de sécurité. J’étais moi aussi pris dans la logique du plus. Plus de garanties. Plus de contrôle. Plus de certitude.

Aujourd’hui cette mécanique est visible. Elle ne me gouverne plus. Je n’ai plus besoin de cacher mes fragilités derrière une posture maîtrisée. Je n’ai plus besoin de jouer au détaché. Je suis aimant. Présent. Disponible. Dépendant sainement. Ce n’est pas une faiblesse. C’est un choix.

Je veux une relation où tout peut se dire. Pas compulsivement. Mais sans zones interdites. Une relation où tout est ouvert. Pas pour contrôler. Pour découvrir. Pour comprendre l’autre dans ses multiples facettes. Ses curiosités. Ses contradictions. J’aime cette transparence qui ne surveille pas. Qui éclaire.

Je veux être un livre ouvert pour elle. Et qu’elle le soit pour moi. Pas par devoir de sincérité. Par goût de la vérité. Par plaisir de se montrer entier et donc léger. J’aime cette intimité là. Celle qui ne se contente pas du corps mais qui traverse les pensées. Les peurs. Les désirs inavoués. Les élans parfois contradictoires.

J’aime une femme dans son essence. Dans ses gestes. Dans sa manière d’entrer dans une pièce. Dans la façon dont son corps raconte son histoire. J’aime la sentir. La reconnaître. La parcourir lentement. Je ne consomme pas. Je veille. Je prends soin de son plaisir comme d’un territoire précieux. Et j’aime qu’elle fasse pareil avec moi. Qu’elle sente mes tensions. Mes failles. Qu’elle me pousse là où je me retiens encore. Qu’elle me provoque quand je me fige. Qu’elle veille sur moi sans me materner.

Et oui j’aime que mes désirs deviennent des ordres pour elle. Des ordres choisis. Accueillis. Des directions offertes dans un espace de confiance. J’aime cette folie là aussi. Ce pouvoir donné volontairement. Et j’aime qu’elle ose parfois me guider à son tour. Me rappeler à mon corps. Me retenir quand je pars trop loin.

Je veux cette danse où l’on est fou l’un de l’autre sans se perdre. Où l’on revient chaque soir avec l’envie de raconter. D’écouter. De toucher. De comprendre encore un peu plus qui est l’autre. Cette folie calme. Durable. Charnelle et lucide.

Je suis bien là où je suis arrivé. Ce n’est pas une fin. C’est un lieu habitable. Et depuis ce lieu, je peux aimer sans me renier. Et être aimé sans me cacher. Je sais ce que je suis capable de donner et ce que je ne suis plus prêt à encaisser. Le temps du changement est terminé.