Homo Securus
Au début il y a le réflexe.
Avant les mots.
Avant l’amour tel qu’on le raconte.
Il y a la survie. Le corps qui cherche la chaleur. Le regard qui vérifie la présence. Le système nerveux qui scanne. Suis je en sécurité ou non. Puis je rester ou fuir. Approche ou retrait. Attaque ou figement. L’amour n’est pas encore un lien. C’est une régulation biologique externalisée. L’autre est un système nerveux de secours.
Puis viennent les premières formes d’attachement.
Celles où l’on s’accroche. Où l’on confond lien et dépendance. Où l’absence est une menace vitale. Le cerveau limbique prend le pouvoir. Dopamine pour attirer. Cortisol pour maintenir. L’amour est intense parce qu’il est instable. Il rassure brièvement puis réactive la peur. On aime pour ne pas tomber. On reste pour ne pas mourir intérieurement. Ce n’est pas un choix. C’est un automatisme ancien.
Ensuite apparaissent les formes organisées.
Les couples contrat. Les couples fonction. Les couples rôle. On se choisit pour tenir. Pour durer. Pour réparer. Pour correspondre. Le cortex préfrontal commence à intervenir. On raisonne. On négocie. On promet. L’amour devient une architecture. Mais la peur est toujours dessous. Elle est simplement mieux habillée. On appelle engagement ce qui est souvent une stratégie de stabilisation du système nerveux.
Puis il y a les formes plus modernes.
Celles qui parlent de liberté. D’indépendance. D’autonomie. On veut aimer sans perdre. On veut désirer sans s’attacher. On veut le lien sans le risque. Le cerveau essaie de court circuiter l’attachement. On intellectualise. On compartimente. On se protège par le sens. Cela donne des relations propres. Mais souvent sèches. La sécurité est mimée. Elle n’est pas encore incarnée.
Et puis il y a autre chose.
Ce que vivent ceux qui appartiennent réellement aux 5 à 10 pour cent de gens sécurisés. Par chance ou par intégration.
Chez eux le système nerveux est calme par défaut.
Pas anesthésié. Pas éteint. Régulé. Le tronc cérébral ne confond plus absence et danger. L’amygdale ne déclenche pas d’alarme automatique. Le corps sait que la relation est un bonus. Pas une condition de survie. Alors l’amour change de nature.
Ils n’aiment pas pour se remplir.
Ils n’aiment pas pour être rassurés.
Ils n’aiment pas pour être choisis.
Ils aiment parce qu’ils sont disponibles.
Chez eux il n’y a pas d’urgence relationnelle.
Le désir existe. L’attachement aussi. Mais sans panique. Sans pression. Le lien est fluide parce qu’il n’est pas chargé d’une mission réparatrice. Ils peuvent être proches sans fusionner totalement. Distants sans se déconnecter. Ils ressentent sans se perdre dans ce qu’ils ressentent.
Ils écoutent leur intérieur sans s’y enfermer.
Une émotion apparaît. Elle est perçue. Elle circule. Elle informe. Elle ne gouverne pas. Le cortex et le limbique coopèrent. Le corps et la pensée sont alignés. Quand quelque chose ne va plus ils le sentent tôt. Et ils osent l’entendre. Pas pour fuir. Pour ajuster ou partir sans destruction.
Ils ne restent pas par loyauté aveugle.
Ils ne partent pas par peur.
Ils choisissent.
Dans leur manière d’aimer il n’y a pas d’obligation.
Pas de dette affective. Pas de contrat implicite. L’autre n’est pas tenu de combler. Il est invité à partager. La relation devient un espace. Pas un système de compensation. Chacun est responsable de sa régulation émotionnelle. Le lien est un lieu de rencontre. Pas une béquille.
Ils peuvent aimer profondément sans promettre l’éternité.
Et s’engager sincèrement sans se trahir.
Parce que leur sécurité ne dépend plus du futur imaginé. Elle est présente dans le présent vécu.
C’est cela le résultat.
Un amour moins spectaculaire.
Moins dramatique.
Mais infiniment plus réel.
Un amour où l’on ne se demande plus si l’on est en train de perdre l’autre.
Parce qu’on ne s’est plus jamais perdu soi.