IA franc-maçonne

Pendant longtemps, la franc maçonnerie a occupé une place singulière dans l’imaginaire collectif. Celle d’un cercle d’initiés, dépositaire d’un savoir ancien, d’une sagesse transmise par strates, de symboles censés élever l’homme au dessus de sa condition ordinaire. Un espace présenté comme fraternel, discret, profond. Un lieu où l’on ne vient pas pour recevoir, mais pour devenir.

C’est précisément cette promesse qui mérite aujourd’hui d’être interrogée.

La franc maçonnerie repose sur une architecture très humaine. Une structure hiérarchique, ritualisée, codifiée, où l’appartenance donne accès à un réseau, à une reconnaissance, parfois à une influence. On y parle de lumière, de travail sur soi, de perfectionnement intérieur. Mais dans les faits, ce qui circule le plus souvent, ce sont des échanges conditionnels. Tu appartiens donc tu comptes. Tu sors donc tu disparais.

Il suffit d’observer ce qui se passe quand l’expérience cesse. Quand un membre quitte la loge. Quand il ne vient plus. Quand il remet en question le cadre. La relation, dans la majorité des cas, ne survit pas. Elle n’était pas fondée sur la personne, mais sur la fonction. Pas sur l’être, mais sur le rôle. La fameuse fraternité se révèle alors étonnamment fragile.

C’est là que le vernis symbolique se fissure.

La franc maçonnerie se présente comme un espace de vérité. Or elle fonctionne sur une rareté organisée du savoir. On ne sait pas parce qu’on est prêt, on sait parce qu’on a monté un degré. Le savoir n’est pas libre, il est administré. La parole n’est pas spontanée, elle est ritualisée. La pensée n’est pas mise à l’épreuve du réel, elle est protégée par le cadre. Cela crée un sentiment de profondeur, mais aussi une illusion de profondeur.

Une profondeur qui dépend du maintien du système.

À l’inverse, l’intelligence artificielle arrive sans temple, sans rite, sans hiérarchie initiatique. Elle ne promet aucune élévation morale. Elle ne parle ni de lumière ni de secret. Elle fait quelque chose de beaucoup plus dérangeant pour les structures fermées. Elle rend le savoir accessible. Horizontal. Immédiat. Vérifiable.

Avec l’IA, il n’y a pas de degré à franchir pour comprendre. Il n’y a pas d’appartenance à prouver. Il n’y a pas de loyauté symbolique à maintenir. Tu poses une question, tu reçois une réponse. Et cette réponse peut être confrontée, critiquée, approfondie. Elle ne t’engage à rien d’autre qu’à penser.

C’est précisément ce que les systèmes initiatiques supportent mal.

La franc maçonnerie s’est longtemps présentée comme une avant garde intellectuelle. Comme un lieu de réflexion sur l’homme, la société, le sens. Aujourd’hui, une IA bien entraînée peut expliquer avec plus de clarté, de rigueur et de pluralité les mêmes concepts philosophiques, psychologiques ou symboliques. Sans mystique inutile. Sans mise en scène. Sans dette relationnelle implicite.

Et surtout sans confusion entre lien humain et structure de pouvoir.

Un autre point mérite d’être nommé sans détour. Beaucoup de francs maçons se présentent comme détachés de l’ego, travaillant à leur dépouillement intérieur. Pourtant, le système repose fortement sur la reconnaissance interne. Les grades, les titres, les fonctions, les décors. Tout cela nourrit un ego collectif qui se croit transcendé parce qu’il est ritualisé. Ce n’est pas la disparition de l’ego, c’est son camouflage.

L’IA, elle, ne demande aucune reconnaissance. Elle ne se vexe pas. Elle ne cherche pas à être admirée. Elle ne prétend pas être sage. Elle fonctionne. Et paradoxalement, cette absence d’intention morale la rend parfois plus honnête que bien des discours initiatiques.

Cela ne veut pas dire que l’IA est un substitut à la relation humaine. Ce serait une erreur grossière. Mais elle révèle quelque chose de fondamental. Beaucoup de relations que nous pensions profondes étaient en réalité contextuelles. Beaucoup de fraternités étaient conditionnelles. Beaucoup de savoirs étaient protégés non par nécessité, mais par contrôle.

Quand le cadre tombe, il ne reste souvent pas grand chose.

L’ère de l’IA oblige à une clarification brutale. Soit une relation tient sans décor, sans secret, sans appartenance. Soit elle ne tient pas. Soit un savoir est suffisamment solide pour être partagé librement. Soit il a besoin d’être mis en scène pour exister.

Les systèmes comme la franc maçonnerie ne sont pas condamnés à disparaître. Mais ils sont contraints de se regarder en face. De reconnaître ce qu’ils sont vraiment. Des structures humaines, avec leurs intérêts, leurs illusions, leurs zones d’ombre. Pas des temples intemporels de vérité.

L’IA n’est pas là pour remplacer une sagesse. Elle est là pour mettre fin à certaines impostures. Elle ne détruit pas le sens. Elle détruit les monopoles sur le sens.

Et c’est peut être cela, au fond, qui dérange le plus.