Je m'Adopte
Pendant longtemps, j’ai vécu sous une accumulation de rôles que je croyais être des identités. Le sauveur. Le fils à maman. Le père sacrificiel. Le mari parfait. Le travailleur irréprochable. À chaque fois, le même fil invisible. Être utile pour mériter d’exister. Être indispensable pour ne pas être abandonné. Être validé pour me sentir réel.
Le rôle de sauveur est probablement celui qui m’a le plus flatté. Il donne une sensation immédiate de valeur. Quand je répare, quand je comprends, quand je soutiens, je me sens solide. Je me sens au-dessus du chaos. Mais derrière cette posture, il y avait rarement de la paix. Il y avait une vigilance constante. Une attention tournée vers l’extérieur pour éviter de sentir ce qui remuait à l’intérieur. Sauver l’autre m’évitait de m’écouter. Et tant que quelqu’un avait besoin de moi, je pouvais repousser la question la plus dérangeante. Qui suis-je quand personne ne s’effondre autour de moi.
Être fils à maman a été une autre école du renoncement à soi. Apprendre très tôt à ressentir l’autre avant de se ressentir soi-même. Ajuster ses émotions. Lisser ses besoins. Devenir un prolongement plutôt qu’un individu. Être un bon fils signifiait ne pas déranger, ne pas contredire, ne pas exister trop fort. Et plus tard, sans m’en rendre compte, j’ai reproduit cette chorégraphie ailleurs. Dans mes relations. Dans mon travail. Dans ma façon d’être au monde.
Le père sacrificiel est venu ensuite. Celui qui donne sans compter. Temps, énergie, sécurité, présence. Ce rôle est socialement valorisé. On applaudit le parent dévoué. Mais il y a une ligne fine entre le don et l’oubli de soi. Je l’ai franchie plus d’une fois. Par peur. Par amour aussi. Mais surtout par croyance. Celle que ma valeur se mesurait à ce que je supportais sans me plaindre. À ce que je portais en silence. J’ai mis du temps à comprendre qu’un enfant n’a pas besoin d’un parent qui se sacrifie. Il a besoin d’un parent vivant.
Le mari parfait a été une tentative de stabilisation. Si je fais tout bien, si je suis constant, présent, attentif, alors l’amour tiendra. Alors on ne partira pas. Alors je serai choisi. Derrière cette perfection apparente, il y avait une tension permanente. Ne pas faillir. Ne pas décevoir. Ne pas montrer les zones d’ombre. Ce rôle m’a éloigné de la vérité relationnelle. Car aimer n’est pas performer. Aimer, c’est risquer d’être vu tel que l’on est, pas tel que l’on croit devoir être.
Le travailleur parfait, enfin, a servi de refuge ultime. Là où les règles sont claires. Là où l’effort est mesurable. Là où la reconnaissance semble rationnelle. Travailler dur m’a donné une identité stable quand le reste vacillait. Mais même là, le moteur était le même. Prouver. Mériter. Gagner sa place. Jusqu’à oublier que je ne suis pas ce que je produis.
Et au centre de tout cela, il y avait le besoin de validation. Pas la petite reconnaissance saine qui nourrit tout être humain. Mais une faim plus profonde. Plus ancienne. Celle qui cherche à combler un vide identitaire. Un regard qui dirait enfin tu es assez. Tu peux te reposer. Tu n’as plus besoin de jouer. J’ai longtemps attendu ce regard à l’extérieur. Chez les femmes. Chez les enfants. Chez les figures d’autorité. Chez le public parfois. Sans voir que cette attente me maintenait dans une dépendance silencieuse.
Aujourd’hui, je ne renie pas ces rôles. Ils m’ont protégé à une époque. Ils m’ont permis de traverser. Mais je refuse de les confondre encore avec ce que je suis. Je ne suis pas un sauveur. Je suis un homme capable d’aider sans se perdre. Je ne suis pas un fils soumis. Je suis un adulte autonome. Je ne suis pas un père sacrificiel. Je suis un père présent et vivant. Je ne suis pas un mari parfait. Je suis un partenaire imparfait et responsable. Je ne suis pas un travailleur irréprochable. Je suis un être humain qui œuvre sans s’user.
Ce chemin n’est pas une réinvention spectaculaire. C’est un désapprentissage lent. Une vigilance quotidienne. Repérer quand je bascule dans un rôle au lieu d’habiter une position juste. Sentir quand le besoin de validation reprend le volant. Et choisir, parfois à contre réflexe, de rester avec moi-même.
Ce partage est un acte de cohérence. Un refus de continuer à me cacher derrière des costumes qui m’ont longtemps donné une place mais jamais une paix. Je n’ai plus envie d’être validé. J’ai envie d’être aligné. Et la différence change tout.