Jour de l'An à deux

La soirée du jour de l’an commence sans fanfare. Il n’y a pas de foule ni de musique trop forte. Il y a une table, deux assiettes, une horloge qui avance sans se presser. Une délicieuse boîte de conserve de filets de thon à l’huile d’olive Saupiquet. Le modèle luxueux. Un père et son fils de six ans. C’est tout. Et c’est déjà immense.

Le père a longtemps cru que les grands moments devaient être bruyants. Il a cru aux foules, aux verres levés, aux festins, aux embrassades de minuit. Il a cru que la joie avait besoin d’être confirmée par les autres. Ce soir, il sait que c’était une erreur. La vraie densité se tient ici, dans cette pièce chauffée juste comme il faut, dans cette respiration partagée entre deux êtres qui n’ont rien à prouver mais tout à vivre.

L’enfant porte un pyjama choisi pour l’occasion. Il a voulu une soirée confort jusqu’au bout. Le jour de l’an en pyjama. Il pose des questions simples, graves à sa manière. Pourquoi on change d’année. Où va l’ancienne. Le père répond sans chercher à être intelligent. Il répond vrai. Il dit que les années ne disparaissent pas. Qu’elles s’empilent à l’intérieur. Qu’on les porte comme on porte des souvenirs. Certaines sont légères. D’autres demandent plus de force. Puis, au fil des questions, l’enfant se rend compte que la Terre va se faire “manger” par le Soleil un jour et que tout le monde disparaîtra. Après des cris de stupeur, il finit par un “ça vaut un putain de merde”. Le père acquiesce en rigolant.

Ils mangent lentement. Le père observe son fils mâcher avec sérieux. Il y a dans ce visage d’enfant une confiance radicale. Une foi silencieuse dans le fait que le monde tient encore debout. Cette foi, le père la reçoit comme un don, et il sait qu’il devra la mériter chaque jour.

Après le repas, ils s’installent près de la fenêtre. Dehors, les lumières s’allument et s’éteignent au hasard. Des voix montent par vagues. Le monde fête quelque chose qu’il ne sait pas toujours nommer. L’enfant colle son front contre la vitre. Il dit que le ciel est calme. Le père sent dans sa poitrine une paix rare. Celle qui vient quand on cesse de courir après ce qui manque.

Ils parlent du temps. De ce que ça fait de grandir. L’enfant demande si son père sera encore là quand il sera grand. La question tombe sans précaution. Le père ne fuit pas. Il dit oui, autant qu’il pourra. Il dit que son objectif est de battre le record du monde de longévité. Il dit aussi que l’amour ne disparaît pas quand les corps fatiguent. Qu’on sera toujours dans le cœur de ceux qui nous aiment vraiment. Il sent sa voix trembler un peu. Il reste. Il ne corrige pas son émotion. L’enfant apprend que le monde est traversé par une tristesse douce parfois, et que c’est le versant vivant d’une joie profonde. Et que c’est très bien ainsi.

Minuit approche. Il n’y a pas de compte à rebours tonitruant. Juste une horloge, un regard échangé. Le père prend son fils dans ses bras. L’enfant s’y glisse naturellement, comme si cet endroit avait toujours existé. Le dessin animé, choisi à deux, continue de tourner.

Quand minuit arrive, il n’y a pas d’explosion. Il n’y a pas de radio. Il y a une pause sur l’écran. Il y a un baiser sur un front chaud. Un souhait murmuré. Que l’année soit douce. Pas parfaite. Que les jours trouvent leur rythme. Que les peurs aient la place d’exister sans diriger.

L’enfant déclare à son père qu’il y a un maximum de “un, trois, six.. non dix…” dix enfants en France éveillés à ce moment-là et qu’il est heureux d’en faire partie. Un peu plus tard, l’enfant s’endort. Sa respiration devient régulière. Le père reste assis à côté de lui. Il pense aux années passées, aux bons choix, aux erreurs, aux renoncements. Il ne cherche pas à les effacer. Il les remercie. Elles l’ont mené ici.

Cette nuit-là, le monde n’a pas changé. Les conflits existent encore. Les manques aussi. Et pourtant, quelque chose s’est aligné. Un père et un fils ont traversé minuit ensemble. Sans bruit. Sans masque. Juste présents. Et cela suffit à faire de cette soirée la plus belle des nouvelles années possibles.