Ken et/ou Barbie

Quand le film “Barbie” est sorti, la lecture dominante a été immédiate. Émancipation. Réveil féminin. Fin d’un ordre ancien. Beaucoup ont applaudi en pensant assister à une sortie du système. En regardant le film, j’ai eu une impression inverse. Barbie ne sort pas d’un système. Elle change de registre à l’intérieur du même monde.

Ce qui est présenté comme une libération ressemble davantage à un déplacement du point de contrôle. Avant, le centre de gravité se situait dans le couple, dans la sphère domestique, dans la relation affective directe. Ensuite, il se déplace vers des structures plus larges, économiques, juridiques, sociales, politiques. La contrainte devient moins visible, plus abstraite, plus légitimée. Elle s’inscrit dans le fonctionnement général de la société. Ce déplacement est célébré parce qu’il est compatible avec l’ordre collectif actuel.

Psychiquement, pourtant, la structure ne se transforme pas en profondeur. La dépendance ne disparaît pas. Elle change simplement d’objet. Là où la reconnaissance, la sécurité et l’identité passaient par la relation, elles passent désormais par l’autonomie financière, la validation sociale, l’inscription institutionnelle. La société y gagne. Le couple, lui, encaisse le choc.

Beaucoup n’ont pas compris pourquoi certains gestes, pourtant présentés comme neutres ou progressistes, ont été vécus comme violents dans les relations. Ouvrir un compte bancaire séparé. Se penser d’abord comme individu économique. Ces actes ne sont pas agressifs en soi. Ils déplacent néanmoins le lieu symbolique de la sécurité. Et lorsqu’un tel déplacement n’est pas intégré à deux, il fissure la structure du lien.

La société a choisi de regarder surtout les violences visibles. Les abus manifestes. Les situations où les hommes profitaient clairement des femmes. Elles existent, bien sûr. Mais en se focalisant uniquement sur ces cas, on a rendu invisibles des milliers de couples ordinaires, ni idéaux ni toxiques, qui se sont disloqués sous l’effet d’un changement de cadre plus large qu’eux.

Dans ce mouvement, Ken perd quelque chose. Au début, il est triste. Il perd une fonction. Son identité reposait sur ce qu’il apportait à Barbie. Il existait comme rôle. Il soutenait un monde qui lui donnait, en retour, une place claire. Quand ce monde se déplace, ce rôle s’effondre.

Ce moment est souvent lu comme une humiliation masculine. J’y vois plutôt une crise de désidentification. Quand on retire à quelqu’un la fonction qui le définissait, il se retrouve face à un vide. Ken traverse cette phase. Il cherche ailleurs une structure. Il imite. Il caricature. Il tente de reconstruire une cohérence à partir de modèles grossiers. Ce n’est ni ridicule ni pathologique. C’est un passage.

Puis quelque chose s’opère. Ken comprend que son existence ne peut plus dépendre de ce qu’il apporte à une femme. Et c’est là que le paradoxe apparaît. En changeant de registre, Barbie modifie profondément l’image que Ken a de lui-même. Avant, il était un objet fonctionnel dans son monde. Pas par cruauté. Par structure. Il servait à soutenir, à admirer, à faire tenir l’architecture affective.

En cessant d’avoir besoin de lui de cette façon, Barbie retire à Ken la possibilité de se définir uniquement par le don. C’est violent. Et c’est structurant en même temps. Ken devient progressivement individué. Il cesse d’exister par utilité relationnelle. Il commence à exister par cohérence interne. Il découvre qu’il peut aimer sans se perdre. Être présent sans s’annuler. Contribuer sans se définir par cette contribution.

Rien de spectaculaire. Le geste extérieur reste semblable. La source intérieure change. Ken ne s’occupe plus d’une femme pour être quelqu’un. Il s’en occupe parce que c’est une expression libre de ce qu’il est devenu.

À ce stade, personne ne gagne vraiment. Barbie n’accède pas à une liberté absolue. Elle entre dans un système plus vaste, plus impersonnel, avec ses propres exigences et ses propres coûts. Ken ne devient pas dominant. Il devient plus seul, puis plus solide. Chacun paie le prix de l’individuation.

Ken n’avait plus besoin d’être choisi pour exister. Barbie n’avait plus besoin d’être soutenue pour se sentir réelle. À partir de là, rester ensemble aurait demandé un nouveau contrat relationnel. La société aime les récits où tout se transforme sans casse. Où les individus évoluent et restent ensemble. Dans la réalité, certaines relations ne survivent pas à la transformation de ceux qui les composent. Et ce n’est ni un échec ni une trahison. C’est une mise en cohérence tardive.

Dans cette lecture, la fin de Ken et Barbie n’est pas une défaite amoureuse. C’est la reconnaissance que certains liens appartiennent à un monde précis. Et que les maintenir artificiellement, quand le monde a changé, coûte plus cher que de les laisser se terminer proprement.

Et c’est peut-être là que le film dit quelque chose de plus juste que ce qu’on a voulu entendre. Certaines histoires ne sont pas faites pour durer. Elles sont faites pour transformer. Dans laquelle êtes-vous ?