la Bête sans la Belle
La douleur la plus forte de ma vie n’a pas été une trahison visible. Ni un cri. Ni une scène. Elle a été un instant silencieux, presque banal. Le moment précis où j’ai compris que ma compagne de dix huit ans ne me connaissait pas. Pas au sens des faits. Pas au sens des habitudes. Mais au sens profond. Elle ne savait pas qui j’étais quand je cessais d’être lisible. Quand je n’étais plus en train de tenir, d’organiser, de réparer ou d’absorber. Elle connaissait l’homme fonctionnel. Pas l’homme vivant.
J’avais pourtant l’habitude de cette place. Enfant déjà, j’étais à côté. Pas exclu frontalement. Décalé. Trop intense pour certains, trop silencieux pour d’autres, parfois provocateur sans le vouloir, parfois volontairement. Aucun modèle social clair. Une intelligence qui précède les codes. Une sensibilité qui arrive avant les mots. J’ai grandi avec l’idée que j’étais étrange. Pas dangereux. Pas mauvais. Mais imprévisible. Une bête intérieure capable du meilleur comme du pire selon le contexte. Une force qu’il fallait apprendre à manier soi même, faute d’avoir été contenue par l’extérieur.
Avec les années, j’ai appris à la travailler. Pas à l’éteindre. À la rendre vivable. J’ai appris l’élégance du geste, mais aussi l’art de provoquer quand c’était nécessaire. J’ai appris à être doux sans être lisse. Stable sans être docile. Présent sans être effacé. Mon calme n’a jamais été une absence de feu. C’était un feu tenu. Et parfois je choisissais consciemment d’attiser la tension. Par vérité. Par refus de me trahir. Par besoin de rester vivant.
Dans mon paysage intérieur, il y avait une figure. Une compagne. Pas une mère. Pas une sauveuse. Une femme posée dans sa féminité. Rayonnante sans dominer. Capable d’accueillir la complexité sans vouloir la simplifier. Une présence solaire qui ne cherche pas à calmer la bête, mais qui sait rester là quand elle bouge. Une femme qui ne confond pas amour et apaisement permanent. Une femme assez solide pour ne pas se sentir menacée par l’intensité.
Je croyais vivre cela. Je croyais que nous avancions ensemble vers cette image partagée. Je l’accueillais telle qu’elle était. Même dans ses nouveaux amours. Sans vouloir la corriger. Sans la réduire à ses manques. Je pensais que cette réciprocité existait. Que mes zones rugueuses étaient perçues comme une matière vivante, pas comme un dysfonctionnement. Que mes élans, même dérangeants, faisaient partie du tableau.
Puis il y a eu ce moment de bascule. Celui où j’ai vu que ce qu’elle voyait de moi était surtout ce que je permettais au monde de voir. Une structure. Une fiabilité. Un rôle rassurant. Pas cet être complexe, parfois provocateur, parfois dérangeant, parfois radicalement tendre. Elle ne me connaissait pas dans mes contradictions. Elle me connaissait dans ce qu’elle pouvait intégrer sans vaciller.
La douleur a été violente parce qu’elle a réveillé quelque chose d’ancien. L’enfant qui avait compris très tôt qu’être aimé passait par être compréhensible. Que pour rester, il fallait se rendre utile. Ajusté. Lisible. Et là, après dix huit ans, je comprenais que même dans l’intimité la plus longue, la plus engagée, une part essentielle de moi était restée hors champ. Non par cruauté. Par limite. Par incapacité de l’autre à aller là.
Ce n’est pas un procès. C’est un constat lucide. Tout le monde ne peut pas rencontrer tout le monde. Certaines profondeurs appellent des profondeurs équivalentes. Certaines intensités demandent une capacité à ne pas vouloir normaliser. Aimer ne suffit pas toujours. La loyauté non plus. Le temps encore moins. Ce qui compte, c’est la qualité du regard. Être aimé ne signifie pas être rencontré. Être connu ne signifie pas être vu.
Aujourd’hui, je ne cherche plus à être compris à tout prix. Je cherche une présence capable de rester quand je ne suis ni calme ni rassurant. Une femme qui ne confond pas paix et absence de tension. Une femme qui peut recevoir autant ma douceur que mon tranchant. Une femme qui sait que la force n’est pas l’ennemie de la bonté. Qu’elles peuvent cohabiter dans un même corps.
Et peut être que le fond de l’histoire est là. Nous vivons tous dans des illusions. Certaines sont intimes. D’autres sont collectives. Elles rendent le réel supportable. Elles donnent une forme à l’existence. Sans elles, la vie serait trop nue. L’illusion n’est pas une faute. C’est un échafaudage. Le danger n’est pas d’en avoir. Le danger est de vivre dans celles qui nous rapetissent.
Alors autant choisir consciemment. Autant choisir l’illusion qui nous élève. Celle qui nous fait rêver sans nous mentir totalement. Celle qui laisse une place à la vérité quand elle arrive. Celle qui nous rend plus vivants plutôt que plus tranquilles. Si je dois croire en quelque chose, ce sera dans une rencontre possible. Rare. Exigeante. Et si cette illusion doit tomber un jour, qu’elle tombe au moins après m’avoir permis de vivre pleinement.