la Peur comme Ciment
Il y a une erreur fréquente quand on parle des relations qui font mal. On croit que le problème, c’est le manque d’amour. Alors on analyse l’intensité, la sincérité, la profondeur des sentiments. On se demande si on aime assez, trop, mal. Et pendant ce temps, on passe à côté de l’essentiel.
Ce qui maintient les relations malheureuses, ce n’est pas l’absence d’amour. C’est la peur.
La peur est discrète. Elle ne crie pas. Elle s’organise. Elle se déguise en loyauté, en patience, en responsabilité, en bonté. Elle se présente comme quelque chose de moralement acceptable. Parfois même comme quelque chose de noble. Rester pour ne pas blesser. Se taire pour ne pas détruire. Attendre pour ne pas faire de mal. Et peu à peu, la peur devient le liant invisible de toute la relation.
La honte arrive ensuite. Pas comme une faute morale, mais comme un effondrement intérieur. Honte de soi. Honte de ne pas être à la hauteur de ce qu’on voit pourtant très bien. Honte d’avoir peur. Honte de transmettre quelque chose de bancal à ses enfants. Honte de ressentir un amour qui déborde alors que la vie, elle, reste figée.
Cette honte n’est pas un signal de perversité. C’est un signal de lucidité. Elle naît quand l’écart devient trop grand entre ce que l’on comprend et ce que l’on ose faire. Plus on est conscient, plus la honte est violente. Ce n’est pas la bêtise qui fait souffrir ici, c’est la clarté sans mouvement.
On croit souvent que comprendre va libérer. En réalité, comprendre sans agir enferme. La peur adore les personnes intelligentes. Elle adore celles qui analysent finement, qui nuancent, qui voient les blessures de chacun. Elle s’y installe confortablement. Elle devient raisonnable. Défendable. Presque logique.
Mais la peur ne se résout pas par l’introspection seule. Elle se transforme par le passage à l’acte. Pas un acte héroïque. Pas un acte brutal. Un acte juste. Aligné. Même tremblant.
Ce qui détruit lentement, ce n’est pas la peur ressentie. C’est la peur obéie.
Aimer tout en restant immobile, ce n’est pas aimer pleinement. C’est retenir l’amour dans un corps qui n’avance plus. Et cet amour-là finit par devenir douloureux pour tout le monde. Pour soi. Pour l’autre. Pour les enfants qui sentent tout, même ce qu’on ne dit pas.
Il arrive un moment où la question n’est plus de savoir pourquoi on a peur. Cette question, on la connaît déjà très bien. La vraie question devient plus inconfortable. Qu’est-ce que je protège encore en restant immobile. Et à quel prix.
Les relations ne deviennent pas saines parce que la peur disparaît. Elles deviennent saines quand la peur cesse d’être le ciment. Quand elle n’est plus ce qui décide. Quand elle est là, peut-être, mais assise à l’arrière.