La Police

Mon fils a six ans. On est en 2025.

Un jour, en rentrant de l’école, il me raconte que dans la cour de récréation, son copain lui a dit : « La police française n’a pas protégé les Juifs français pendant la guerre. » Il le dit calmement.

Mon fils n’est ni juif ni policier et je l’élève à être plus humain que français. Il n’a pas vécu la guerre. Il ne porte aucune responsabilité historique. Et pourtant, cette phrase circule déjà dans son monde intérieur. Elle a traversé un autre enfant. Elle a traversé une famille. Une tradition. Une mémoire collective. Elle a trouvé refuge dans une cour d’école, entre deux jeux, comme un caillou dans une chaussure trop petite. 80 ans plus tard.

C’est cela que l’on appelle souvent le trauma transgénérationnel, même si le mot est trop étroit. Il ne s’agit pas seulement de blessures transmises. Il s’agit aussi de loyautés invisibles. De peurs héritées sans mode d’emploi. De colères orphelines. De vigilances excessives. De récits qui cherchent un corps où se déposer pour continuer d’exister.

Ce qui me frappe n’est pas le fait historique. Il est documenté. Il est reconnu. La France a fini par dire oui. Oui, l’État français a participé. Oui, des administrations françaises ont agi. Oui, ce n’était pas seulement une contrainte extérieure. Il a fallu attendre 1995 pour que cette parole sorte officiellement de la bouche d’un président. Tardivement. Douloureusement. Elle est sortie.

Ce qui me frappe, c’est le chemin que cette vérité a mis pour arriver jusqu’à un enfant aujourd’hui. Et la façon dont elle arrive. Par une phrase. Par un récit parental. Par une intention.

Certains pays ont fait un autre choix face à leurs fractures. Après des génocides, des guerres civiles, des régimes de terreur, ils ont compris que le silence n’était pas neutre. En Afrique du Sud, la Commission Vérité et Réconciliation n’a pas été un tribunal classique. Elle n’a pas cherché d’abord à punir. Elle a cherché à faire dire. À faire reconnaître. À rendre visible. En Sierra Leone, après l’horreur, des tribunaux hybrides ont été mis en place. Non seulement pour juger, mais pour inscrire officiellement ce qui avait eu lieu. Pour que la société puisse s’appuyer sur un sol commun. Un sol imparfait, mais nommé.

Reconnaître n’efface rien. L’absence de reconnaissance fabrique autre chose. Elle fabrique du non-dit. De la confusion. De la toxicité. Des récits concurrents. Des enfants qui héritent de tensions qu’ils ne peuvent pas situer.

Le trauma transgénérationnel ne se transmet pas comme un récit fidèle. Il se transmet comme une sensation. Une méfiance diffuse. Une alerte sans objet précis. Une phrase qui tombe trop tôt ou trop brutalement. Ce n’est pas l’événement que l’enfant porte. C’est la charge émotionnelle laissée en suspens par les adultes d’avant.

Quand cette transformation n’a pas lieu, les enfants deviennent les hôtes involontaires de ce qui n’a pas été symbolisé. Ils en héritent sous forme de phrases, de peurs diffuses, d’un rapport altéré à l’autorité et à la protection.

Ce jour-là, je n’ai pas répondu longuement à mon fils. Je l’ai écouté. Je lui ai dit que c’était une période très dure de l’Histoire. Que beaucoup de gens ont eu peur. Que certains ont fait de leur mieux. Que d’autres ont failli. Que cela se reproduit encore sous d’autres formes dans les guerres actuelles. Et que lui, aujourd’hui, était en sécurité avec moi et la police française.