la Vérité

Personne n’est obligé de vivre au niveau de vérité qu’il a entrevu.

Il existe une idée silencieuse qui circule chez ceux qui ont vu un peu plus loin que le décor. Comme si, une fois le rideau soulevé, il devenait immoral de le laisser retomber. Comme si comprendre obligeait à vivre dans une nudité permanente. Comme si la lucidité était une dette à payer jusqu’au bout.

C’est faux.

L’humain a droit au confort psychique.
Au divertissement.
À la légèreté.
Même au mensonge doux.

La vérité n’est pas un serment.
C’est une rencontre.

Et toute rencontre peut être visitée, quittée, revisitée plus tard. Ou jamais.

Il y a des vérités qui brûlent trop fort pour être habitées en continu. Des vérités qui assèchent. Des vérités qui isolent. Des vérités qui rendent étranger à ceux qu’on aime encore. Alors l’âme fait ce qu’elle sait faire depuis toujours. Elle dose. Elle filtre. Elle détourne parfois le regard. Non par lâcheté, mais par survie.

Ce n’est pas une trahison de soi.
C’est une sagesse organique.

L’esprit humain n’a jamais été conçu pour vivre en apnée dans l’absolu. Il a été conçu pour osciller. Pour jouer. Pour croire un peu. Pour oublier beaucoup. Pour rire au milieu de l’absurde. Pour se raconter des histoires le soir afin de pouvoir dormir.

Le confort psychique n’est pas une fuite. C’est une fonction vitale. Comme la peau qui protège du froid. Comme la paupière qui se ferme face à une lumière trop crue. Vouloir la vérité sans pause, sans voile, sans respiration, c’est demander à l’œil de fixer le soleil en continu et de se féliciter de devenir aveugle.

Le divertissement n’est pas une faiblesse. C’est une soupape. Une danse autour du réel. Une manière de dire à la vie: je te vois, mais pas tout le temps. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. Il y a des jours où l’on préfère une chanson simple à une symphonie tragique. Des soirs où une comédie légère est plus juste qu’un documentaire sur l’effondrement du monde.

Et c’est très bien ainsi.

La légèreté n’est pas une négation de la profondeur. C’est une autre façon d’y circuler. Comme marcher sur la surface de l’eau sans y plonger. Comme regarder les nuages en sachant très bien ce qu’ils cachent. Il y a une intelligence douce dans la capacité à ne pas tout prendre au sérieux. À laisser certaines questions sans réponse. À vivre parfois comme si le mystère n’exigeait rien de nous.

Même le mensonge doux a sa place.

Pas le mensonge qui écrase.
Pas celui qui manipule.
Mais celui qui protège.

Celui que l’on se raconte pour continuer à aimer. Pour tenir debout. Pour ne pas effondrer tout un système intérieur avant d’avoir les moyens de le reconstruire. Certains mensonges sont des béquilles temporaires. On ne court pas avec. Mais on marche encore.

La vérité n’est pas un sommet où tout le monde doit camper. C’est un paysage que chacun traverse à son rythme. Certains y vivent. D’autres y passent. D’autres encore n’y entrent qu’en rêve. Et aucun de ces chemins n’est supérieur aux autres.

Il y a une violence cachée dans l’injonction à la lucidité permanente. Une forme d’élitisme déguisé. Comme si voir plus obligeait à souffrir plus. Comme si la conscience devait forcément être austère. Grave. Dépouillée. Mais la conscience peut aussi sourire. Se reposer. Se divertir. Se mentir un peu pour mieux revenir plus tard.

On n’est pas obligé d’habiter la vérité.
On peut la visiter.

On peut choisir des jours de clarté et des jours de brouillard. Des moments d’exactitude et des moments de flou. La maturité n’est pas de rester éveillé à tout prix. Elle est de savoir quand ouvrir les yeux. Et quand les fermer sans honte.

L’humain a ce droit fondamental.
Celui de ne pas être héroïque.
Celui de préférer parfois la paix à la justesse.
Celui de vivre, simplement, à hauteur de ce qu’il peut porter.

Et la vérité, la vraie, n’en est pas offensée.
Elle attend.
Elle sait.