Langue Etrangère
Apprendre la Communication Non Violente, ce n’est pas acquérir une technique de communication de plus. C’est apprendre une langue étrangère. Une vraie. Avec ses règles, ses faux amis, son accent qui trahit au début, et surtout ce moment de vertige où l’on comprend tout sans encore savoir parler.
Quand on commence la CNV, on croit souvent que le plus difficile sera avec les autres. Dire les choses autrement. Éviter les reproches. Mieux écouter. En réalité, le premier pays étranger à traverser, c’est soi.
La CNV demande de renoncer à la langue maternelle émotionnelle. Celle que nous parlons depuis l’enfance. Celle des jugements rapides, des interprétations automatiques, des phrases toutes faites comme tu exagères, il abuse, je n’ai pas le choix, c’est normal de réagir comme ça. Cette langue est efficace. Elle est rapide. Elle permet de survivre. Mais elle est pauvre pour dire ce qui se passe vraiment à l’intérieur.
Apprendre la CNV, c’est accepter de redevenir lent. Comme quand on apprend une langue étrangère adulte. On cherche ses mots. On simplifie. On se trompe. On a envie de revenir à la langue maternelle dès que l’émotion monte. Et c’est là que tout se joue. Parce que ce n’est pas quand tout va bien qu’une langue se révèle, mais quand on est fatigué, frustré, blessé.
La CNV commence par une grammaire simple et exigeante. Observer sans juger. Ressentir sans accuser. Identifier un besoin sans le transformer en exigence. Formuler une demande sans manipuler. Sur le papier, cela paraît presque naïf. Dans la vie réelle, c’est radical. Car cette langue ne permet plus de se cacher derrière l’autre.
Dire je me sens triste quand je vois cela, car j’ai besoin de sécurité, ce n’est pas anodin. Cela retire à l’autre le rôle de coupable et à soi le confort de la plainte. Cela oblige à se tenir debout dans son vécu. Sans attaque. Sans justification excessive.
Avec soi, c’est encore plus déstabilisant. Beaucoup découvrent qu’ils ne savent pas nommer leurs émotions autrement que par des pensées déguisées. Je me sens trahi. Je me sens abandonné. Je me sens rejeté. Ce sont souvent des interprétations, pas des ressentis. La CNV oblige à descendre d’un étage. Tristesse. Peur. Colère. Honte. Joie. Soulagement. Rien de spectaculaire. Mais quelque chose de vrai.
Comme toute langue étrangère, la CNV révèle nos accents. Nos automatismes. Nos rigidités culturelles intérieures. Certains parlent très bien la langue des besoins chez les autres mais restent muets pour les leurs. D’autres savent exprimer leurs ressentis mais deviennent sourds dès qu’une demande leur est adressée. Chacun a ses zones de fluidité et ses zones de blocage.
Et puis il y a ce moment étrange où l’on commence à penser dans cette nouvelle langue. Où l’on sent monter une réaction ancienne, mais où une autre phrase apparaît. Plus lente. Plus nue. Moins brillante. Mais plus juste. Ce moment où l’on ne cherche plus à gagner une interaction, mais à rester en lien. Avec soi d’abord.
La CNV ne rend pas gentil. Elle rend responsable. Elle ne supprime pas les conflits. Elle les rend habitables. Elle n’empêche pas la colère. Elle lui donne un sens. Elle ne promet pas l’harmonie permanente. Elle propose un langage pour traverser le désaccord sans se perdre ni écraser l’autre.
Comme toute langue vivante, la CNV s’apprend par la pratique. Par l’erreur. Par la répétition. Par l’écoute de ceux qui la parlent mieux que nous. Et surtout par l’acceptation de ne pas être fluent tout de suite.
Apprendre la CNV, c’est accepter d’être un étranger. D’abord à soi. Puis avec les autres. Jusqu’au jour où cette langue cesse d’être étrangère et devient une seconde maison. Plus sobre. Plus exigeante. Mais infiniment plus vivante.