le Câlin

Je reviens vous parler d’un temps passé.
Oublie.

Oublie le bruit. Oublie les écrans. Oublie la vitesse. Oublie l’optimisation de soi. Oublie les discours sur la performance émotionnelle. Oublie les mots compliqués pour dire des choses simples. Reviens avec moi à un temps où le câlin était le plus beau des cadeaux.

Il y a eu un temps où un corps contre un autre suffisait. Où l’on ne cherchait pas à comprendre. Où l’on ne cherchait pas à réparer. Où l’on ne cherchait pas à expliquer. On se prenait dans les bras et quelque chose se calmait. Pas tout. Pas définitivement. Mais assez pour respirer à nouveau.

Le câlin du père. Celui qui ne parlait pas beaucoup. Celui qui ne savait pas toujours dire je t’aime. Mais qui posait une main lourde et stable sur l’épaule. Une présence. Une masse. Une gravité. Le message n’était pas verbal. Il disait je suis là. Tu peux t’appuyer. Le monde est rude mais tu n’es pas seul dedans. Ce câlin-là n’avait pas besoin de durée. Il avait besoin de justesse.

Le câlin de la mère. Celui qui enveloppe. Qui contient. Qui ramène au centre. Un lieu sans questions. Sans attente. Sans condition. Un endroit où l’on peut se laisser tomber sans avoir à tenir. Où les larmes ne sont pas un problème à résoudre mais un mouvement à accompagner. Ce câlin-là ne demandait rien. Il offrait un refuge.

Le câlin du frère. Ou de la sœur. Celui qui dit on est dans le même camp. Même quand on se bat. Même quand on se jalouse. Même quand on s’éloigne. Un câlin un peu maladroit parfois. Trop fort. Trop bref. Mais chargé d’une loyauté silencieuse. Celui qui dit je te reconnais comme mien. Même quand je ne sais pas comment te le montrer.

Le câlin de l’ami. Ou de l’amie. Celui qui ne doit rien au sang ni au contrat. Celui qui naît d’un choix libre et répété. Un câlin sans hiérarchie. Sans promesse d’éternité. Sans dette affective. Il dit je te vois tel que tu es ici et maintenant. Il accueille sans vouloir corriger. Il soutient sans vouloir diriger. C’est un câlin d’égal à égal. Parfois discret. Parfois inattendu. Souvent rare. Mais quand il a lieu, il confirme quelque chose de précieux. Tu peux être toi sans rôle à tenir. Sans devoir séduire. Sans devoir protéger. Juste être. Et c’est suffisant.

Et puis le câlin du couple. Celui qui n’est pas encore encombré par les comptes à régler. Par les griefs accumulés. Par les silences stratégiques. Un câlin qui ne cherche pas à obtenir. Ni à rassurer l’ego. Ni à calmer une peur déguisée en désir. Juste deux corps qui se retrouvent. Qui se disent sans mots je choisis d’être là avec toi.

Il y avait les câlins publics. Ceux qui ne craignaient pas le regard des autres. Ceux qui n’avaient pas honte de la tendresse. Une main posée dans le dos. Une étreinte sur un quai de gare. Un bras autour des épaules dans la rue. Ces gestes simples disaient l’essentiel. Nous sommes liés. Nous assumons ce lien. Nous ne le cachons pas.

Et il y avait les câlins privés. Ceux de la nuit. Ceux du chagrin. Ceux de la fatigue. Ceux où l’on ne joue plus aucun rôle. Où le corps de l’autre devient un appui brut. Une chaleur. Une respiration qui synchronise la nôtre. Ces câlins-là n’étaient pas faits pour être vus. Ils étaient faits pour survivre ensemble à ce qui déborde.

Puis quelque chose s’est déplacé. Lentement. Insidieusement. On a commencé à parler plus qu’à toucher. À analyser plus qu’à ressentir. À se méfier du corps. À sexualiser le contact. À soupçonner l’intention derrière chaque geste. Le câlin est devenu suspect. Trop infantile. Trop intrusif. Trop ambigu. On l’a remplacé par des mots. Des likes. Des validations abstraites.

On a oublié que le corps comprend avant le langage. Que la sécurité ne se négocie pas. Qu’elle se transmet. Peau contre peau. Respiration contre respiration. Système nerveux contre système nerveux. Un câlin bien donné remet plus d’ordre qu’un long discours.

Aujourd’hui, on manque de câlins et on appelle ça de l’anxiété. On manque de bras et on appelle ça de l’indépendance. On manque de chaleur et on appelle ça de la maturité émotionnelle. Mais le corps, lui, n’a pas changé. Il continue de réclamer ce qu’il a toujours connu. La proximité. La lenteur. La présence incarnée.

Je ne parle pas d’un retour naïf. Je ne parle pas d’abolir les limites. Je parle de se souvenir. De réapprendre à offrir un câlin sans agenda. Sans attente de retour. Sans mise en scène. Un câlin qui dit je te vois. Je te sens. Tu existes ici avec moi.

Peut être que grandir, finalement, ce n’est pas apprendre à se passer des câlins. C’est apprendre à les donner et à les recevoir sans les confondre avec autre chose.

Alors oui. Je reviens vous parler d’un temps passé. Et je dis oublie.
Oublie tout ce qu’on t’a appris qui t’a éloigné de ce geste simple.
Et souviens toi.
Parfois, le plus beau des cadeaux, c’est juste deux bras ouverts.