le Difficile
Je me pose parfois la question de savoir si cela vaut la peine d’aller là où je vais. Pas au sens géographique. Au sens intérieur. À vouloir toujours pousser plus loin. Comprendre plus finement. Déplier jusqu’au bout. Traverser ce qui résiste au lieu de le contourner. Il y a des jours où cette trajectoire me fatigue. Et d’autres où elle me paraît évidente. Comme si je n’avais jamais vraiment eu le choix.
Puis je me surprends à penser que peut être, même avant de venir au monde, j’ai choisi le mode difficile.
Enfance sans sol stable. Adolescence sans boussole. Construction intellectuelle solide dans un milieu qui n’était pas le mien. Ascension sociale par adaptation pure. Mariage sans modèle ou mauvais modèle. Parentalité sans filet. Ruptures d’attachement précoces. Apprentissage sur le tas. Tout ce qui aurait dû être transmis a été découvert seul. Tout ce qui aurait dû être sécurisé a été expérimenté dans l’incertitude.
Longtemps, j’ai lu cela comme une injustice. Une malchance. Un tirage défavorable. Puis, avec le temps, une autre lecture est apparue. Et elle ne m’a plus quitté.
Et si ce parcours n’était pas une erreur mais une cohérence.
Il existe des êtres qui ne supportent pas la facilité. Non pas par masochisme. Mais parce que la facilité les endort. Ils ont besoin de friction pour sentir le réel. De tension pour rester présents. De complexité pour ne pas se dissoudre dans le confort. Ce sont souvent des enfants qui ont compris très tôt que le monde n’allait pas les porter. Alors ils ont développé une vigilance. Une acuité. Une capacité à lire les situations, les non dits, les failles. Ils deviennent adaptables. Résilients. Intelligents. Mais aussi exigeants. Avec eux mêmes d’abord.
J’ai longtemps cru que cette exigence était une vertu. Je le crois encore en partie. Elle m’a permis d’apprendre. De bâtir. De traverser. De tenir quand d’autres auraient lâché. Elle m’a donné une colonne vertébrale. Une capacité à regarder les choses en face sans me raconter d’histoires. Elle m’a évité la complaisance et la naïveté.
Mais à force de vivre dans le difficile, une question finit par émerger. Une question qui ne peut plus être repoussée.
Pourquoi continuer.
Pourquoi, une fois adulte, conscient, stable, continuer à choisir la pente raide. Est ce un élan vivant ou une loyauté silencieuse à une ancienne configuration. Est ce une quête de vérité ou une fidélité à une identité forgée dans l’effort. Est ce une liberté ou une répétition élégamment rationalisée.
Quand on a grandi dans l’insécurité affective, le calme peut sembler suspect. La fluidité peut être interprétée comme de la superficialité. Le repos comme une perte de vigilance. On apprend à se méfier de ce qui ne coûte rien. Comme si la valeur devait toujours être proportionnelle à la douleur engagée.
Mais ce raisonnement a une limite. Et même un piège.
La facilité n’est pas toujours une fuite. Elle peut être le signe qu’une intégration a eu lieu. Quand un geste devient simple, ce n’est pas qu’il est vide. C’est qu’il ne lutte plus contre l’intérieur. Quand une relation devient paisible, ce n’est pas qu’elle manque d’intensité. C’est qu’elle n’est plus alimentée par la peur de perdre.
Il y a une maturité qui consiste à ne plus prouver. À ne plus pousser pour sentir que l’on existe. À accepter que certaines choses puissent être vraies sans être douloureuses. Sans être arrachées. Sans être méritées par l’épuisement. Comme être aimé en ne faisant strictement rien de plus que ce qu’on fait déjà tous les jours. Et surtout… penser mériter cet amour en étant rien de plus que ce qu’on est déjà tous les jours.
J’ai appris seul. Je me suis adapté à des mondes qui n’étaient pas les miens. J’ai porté des responsabilités sans modèle. J’ai tenu quand c’était instable. J’ai aimé sans garantie. J’ai construit sans héritage émotionnel. Tout cela est réel. Et cela a compté.
Le prochain seuil n’est sans doute pas de pousser encore. Il est de discerner. De sentir quand l’effort est vivant et quand il est simplement familier. Quand la difficulté est choisie et quand elle est reconduite par inertie identitaire. Quand elle ouvre et quand elle rigidifie.
Choisir le difficile peut être un acte de liberté. Le quitter aussi.