le Silence Suffit
Un jour, je me baladais avec ma compagne de l’époque. Nous marchions sans but précis, portés par ce rythme lent qui s’installe quand on n’a rien à atteindre. On s'installe pour manger. Devant nous, un peu plus loin, un couple s’était arrêté. Ils regardaient le coucher de soleil. Immobiles. Proches. Sans rien dire.
Je me souviens très bien de la question qui m’a traversé. Est ce qu’ils sont heureux ou est ce qu’ils sont tristes. Est ce qu’ils sont arrivés à un point où ils n’ont plus rien à se dire parce que tout a déjà été raconté, digéré, classé. Comme un stock d’histoires épuisé. Une vie commune suffisamment remplie pour que le silence soit devenu une forme de repos. Ou bien est ce qu’ils sont simplement vides, ennuyés, fatigués l’un de l’autre, incapables de trouver encore un mot qui vaille la peine d’être prononcé.
À l’époque, je penchais plutôt pour la première hypothèse. L’idée que le bonheur, à long terme, ressemble à une saturation. Qu’après avoir tout dit, tout partagé, tout traversé, il reste une forme de silence satisfait. Un silence de bilan. Une paix presque comptable. Comme si l’amour consistait à remplir des tiroirs, et qu’une fois pleins, on pouvait s’asseoir et regarder le paysage.
Aujourd’hui, je vois les choses autrement.
Je n’imagine plus ce silence comme la fin de quelque chose. Je ne le vois plus comme le signe d’un stock épuisé. Je le vois comme un espace habité. Un moment à partager à deux, sans mots, mais pas sans échange. Il n’y a rien à dire, non pas parce que tout a été dit, mais parce que ce qui se passe là ne passe pas par les mots.
Dans ce silence, il y a un dialogue. Il est simplement plus fin. Plus lent. Plus corporel. Il y a le souffle. La façon dont les respirations se synchronisent ou se désaccordent légèrement. Il y a la posture. La manière de se tenir côte à côte sans se toucher, ou au contraire avec ce contact discret qui ne cherche rien. Il y a la présence.
Il y a aussi la lumière. La façon dont le soleil se reflète sur la peau de l’autre. Sur un bras. Sur un visage. Sur une mèche de cheveux. Il y a la manière dont chacun occupe l’espace, dont les corps dessinent une géographie commune. Même immobiles, ils bougent. Même silencieux, ils parlent.
Ce n’est pas une absence. C’est une communion.
Chacun est dans ses pensées, oui. Mais ces pensées ne sont pas des bulles isolées. Elles baignent dans la même atmosphère. Dans la même ambiance. Dans le même paysage. Le ciel n’est pas seulement regardé à deux. Il est ressenti à deux. Le moment n’est pas consommé. Il est partagé.
On vibre avec l’autre, même quand rien n’est dit. Peut être surtout quand rien n’est dit.
Ce silence là n’est pas un arrêt du récit. C’est une phrase qui n’a pas besoin de ponctuation. Une phrase vécue. Une phrase respirée. Une phrase incarnée. L’histoire continue, mais elle change de registre. Elle quitte le langage pour entrer dans la sensation.
Pendant longtemps, j’ai cru que l’amour se mesurait à la quantité de choses échangées. Aux discussions profondes. Aux confidences. Aux récits du passé. Aux projets formulés. Comme si parler était la preuve ultime du lien. Comme si se taire était forcément suspect.
Aujourd’hui, je sais que certains silences sont plus intimes que les mots. Ils demandent plus de confiance. Plus de sécurité intérieure. Plus de maturité. Se taire ensemble, vraiment, ce n’est pas se retirer. C’est rester. Sans masque. Sans effort. Sans tentative de séduire ou de maintenir.
Ce silence n’a rien de vide. Il est plein de ce qui ne cherche pas à être nommé. Il est plein de l’instant. Plein de la présence de l’autre. Plein de cette reconnaissance muette qui dit je te sens, tu me sens, et cela suffit.
Ce couple face au coucher de soleil, je ne sais toujours pas ce qu’ils vivaient. Mais je sais désormais comment j’aimerais vivre ce moment là. Non pas comme la fin d’une histoire bien remplie. Mais comme un chapitre silencieux, écrit à deux, dans l’air, dans la lumière, dans la peau.
Une histoire qui continue, justement parce qu’elle n’a rien à prouver. Un moment où il n’y a rien à dire, non pas par manque, mais par justesse. Parce que tout est déjà là. Parce que l’essentiel circule autrement. Parce qu’être ensemble, parfois, c’est simplement partager la même vibration face au monde.