Lilith

J’avais dix ans. Les vacances d’été au Liban avaient cette densité particulière, mélange de chaleur, de poussière et de liberté. Dans la cour de récréation du village, il y avait une petite Arménienne. Elle jouait à l’écart sans être isolée. Toujours en mouvement. Elle courait vite, s’arrêtait net, repartait. Ses cheveux noirs, attachés trop serrés, finissaient toujours par se libérer. Elle avait les genoux écorchés, les mains sales, le regard droit. Quand elle riait, ce n’était jamais pour plaire. C’était un rire entier, presque surprenant. Elle occupait l’espace sans demander l’autorisation. J’en suis tombé amoureux sans le savoir. Elle s’appelait Lilith. Je ne l’ai vue que trois fois.

Il n’y avait pas Internet à l’époque. Le nom m’est resté comme une énigme. Un nom trop chargé pour une enfant. Trop ancien. Trop dense. J’ai cherché plus tard, dans les livres, lentement, par fragments. Et j’ai découvert que ce nom portait une histoire que personne ne racontait vraiment.

Dans la Genèse, il existe deux récits de la création. Le premier décrit une humanité créée d’un seul geste. Adam et Lilith ensemble, à l’image de Dieu, sans hiérarchie, sans ordre, sans dépendance. L’humain est double, indivisible, égal dans son origine. Puis vient un second récit. Plus charnel. Plus narratif. Adam est formé d’abord. Eve ensuite, tirée de son côté. Elle est relationnelle, proche, issue de lui.

Lilith n’apparaît pas dans le texte biblique. Elle surgit plus tard, dans les marges. Dans les traditions juives postérieures, on raconte qu’elle fut créée comme Adam, de la même terre. Qu’elle refusa de se coucher sous lui. Qu’elle refusa l’asymétrie. Qu’elle quitta le jardin plutôt que de céder. Pour cela, elle fut effacée du récit principal, puis diabolisée. Une femme qui ne consent pas à la subordination devient dangereuse. On la transforme en démon pour neutraliser ce qu’elle représente.

Ève, elle, reste. Elle accepte la relation telle qu’elle est donnée. Elle naît de la côte. Elle entre dans l’histoire. Entre Lilith et Ève, il n’y a pas une opposition morale. Il y a deux figures féminines à intégrer face au même monde. Celle qui refuse de se plier et disparaît du récit. Et celle qui accepte de naître dans la relation et devient fondatrice.

Et parfois, je repense à cette cour de récréation. À cette enfant qui courait librement, sans savoir ce que son prénom portait. À la force tranquille avec laquelle certains êtres habitent l’espace dès l’enfance. Sans se soumettre. Sans se justifier. Sans demander à rester.