Ma première fois

Ma première fois n’est pas un événement spectaculaire. Ce n’est pas une scène violente. C’est discret. Presque invisible. C’est la première fois où je me suis trahi.

J’étais né à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, mais je me suis réellement réveillé au Liban. En primaire, on m’avait fait sauter une classe. J’étais jugé un peu en avance. Pas exceptionnel. Pas hors norme. Juste en avance. Suffisamment pour qu’on décide que je pouvais aller ailleurs que là où j’étais censé être. À cet âge-là, on ne choisit pas. On te déplace.

Il y avait le contexte. La guerre civile. Les trêves. Les reprises. Les espoirs qui renaissent et se brisent. Mon père croyait dur comme fer au retour. Patriote. Habité par l’idée que le Liban finirait par se relever. Alors on y restait. On repartait. On revenait.

Notre immeuble se trouvait à la frontière de certaines zones de combats. Pas au cœur de l’horreur absolue, mais suffisamment proche pour que la peur fasse partie du quotidien. On descendait au sous-sol. On voyait les traces de luttes dans les immeubles. On trouvait des traces de sang par terre. L’humain déchaîné. La nuit, on nous réveillait parfois en trombe pour nous mettre dans un couloir, loin des fenêtres, à cause des bombardements. Ce n’étaient pas les images les plus connues de la guerre. Pas les pires scènes. Mais pour un enfant, c’était déjà beaucoup. Une peur sourde. Continue. Une peur qui s’imprime sans mots.

Et pourtant, dans ce chaos, il y avait autre chose. Une proximité humaine rare dans un même immeuble. Les portes n’étaient pas vraiment fermées. Les voisins entraient presque sans frapper. On partageait. On se soutenait. La menace rapprochait. Le danger densifiait les liens. Il y avait moins de décor. Moins d’illusion. Plus de réel.

Puis il y a eu Abou Dhabi. Nouveau pays. Nouvelle école. Nouveau cadre. Le lycée français. Tout y était plus grand. Plus propre. Plus structuré. Les bâtiments. Les règles. Les adultes. Tout donnait le sentiment que c’était sérieux. Important. Que là, on ne jouait plus. J’étais impressionné.

Ils ont voulu vérifier mon niveau. Même si j’étais déjà placé dans une classe supérieure, ils ont décidé de s’en assurer. On m’a demandé de rester pendant la récréation, sorti du groupe avec déjà des amitiés qui se nouaient. À part. Le test portait sur Boucle d’or et les trois ours. J’étais en CE2. Et très vite, quelque chose s’est noué. C’était trop simple. Vraiment trop simple. Dans ce décor impressionnant, dans ce cadre prestigieux, je me suis dit que ça ne pouvait pas être ça. Pas ici. Pas comme ça. Ce que je comprenais immédiatement ne pouvait pas être juste. Sans m’en rendre compte, j’ai commencé à raisonner contre moi-même. Là où une réponse s’imposait, j’ai choisi l’autre. Là où mon intuition allait naturellement dans un sens, je l’ai contredite. Je n’ai pas fait confiance à ce que je comprenais instinctivement.

Le résultat est tombé peu de temps après. Faux. Complètement faux. Pas parce que je ne comprenais pas. Mais parce que je n’ai pas cru ce que je comprenais. La déception dans les yeux de mon père. Avec ce résultat, je repassais en CE1. Comme si ce qui m’avait été accordé venait de m’être retiré. Comme si le droit d’être en avance s’était annulé d’un coup.

Je n’en ai parlé à personne. Pas même à ma mère. Le lien de confiance était déjà rompu à cet endroit-là. Un enfant sait très vite s’il peut compter sur un parent ou pas. J’ai même encore moins dit que parfois les exercices du CM1 me paraissaient simples. Et que je ne savais pas pour le CM2, mais en tout cas, l’extérieur ne m’impressionnait pas. Les garçons, je les voyais surtout comme des gorilles sur pattes. Et les filles, comme des Barbies en chair et en os.

Ce jour là, comprendre ne suffisait plus face à mes doutes. Nous compliquons souvent l’évidence, non par manque d’intelligence, mais parce que les cadres, les normes et les mises en scène qu’on se fait finissent par brouiller notre rapport au réel. À force de chercher ce qui serait plus complexe, plus légitime, plus conforme, nous oublions parfois de faire confiance à ce que nous comprenons déjà. Ce qui s’impose comme une évidence du premier coup.