Mariages Arrangés

Je vais dire quelque chose qui dérange. Et je vais l’assumer jusqu’au bout. Les mariages arrangés ont produit, en moyenne, plus de stabilité intérieure et souvent plus de bonheur que nos mariages modernes fondés sur le choix infini, la passion initiale et l’illusion de compatibilité parfaite.

Je ne parle pas ici de violence, de contrainte brutale ou de déni de liberté. Je parle d’un cadre anthropologique ancien, imparfait, parfois injuste, mais profondément cohérent avec la psyché humaine. Un cadre qui comprenait une chose essentielle que nous avons perdue. L’humain ne sait pas très bien quoi faire de trop de choix.

Dans le mariage arrangé, on n’entrait pas dans une relation pour se réaliser. On entrait pour construire. La différence est majeure. Aujourd’hui, on attend du couple qu’il nous rende heureux, qu’il nous soigne, qu’il nous révèle, qu’il nous stimule, qu’il nous apaise, qu’il nous excite, qu’il nous comprenne sans qu’on parle, et qu’il reste tout cela dans le temps. C’est une charge immense. Inhumaine même.

Avant, le couple n’était pas un produit émotionnel. C’était une alliance. Une donnée de départ. Quelque chose qu’on recevait, puis avec quoi on faisait. Et c’est précisément là que la gratitude pouvait apparaître.

Quand le choix est limité, l’attention se déplace. On ne passe pas son temps à comparer. On ne fantasme pas sans cesse une autre vie possible. On regarde ce qui est là. Et ce regard, quand il est répété jour après jour, finit par voir. Pas l’image idéalisée. Le réel. Les gestes. Les efforts. Les petites fidélités invisibles. Et de là naît une forme de contentement profond, discret, stable.

Le bonheur ancien n’était pas spectaculaire. Il n’était pas instagrammable. Mais il était incarné. Il passait par le fait de rentrer le soir et de retrouver quelqu’un qui faisait partie du décor intérieur. Quelqu’un avec qui on avait traversé. Quelqu’un qui savait. Quelqu’un qui était là.

Aujourd’hui, avec le choix, il se passe autre chose. Si je ne suis pas heureux, c’est que j’ai mal choisi. Ou que l’autre n’est pas assez. Pas assez aimant. Pas assez attentif. Pas assez évolué. Pas assez aligné. La responsabilité du mal être glisse subtilement sur la personne en face. Ce n’est plus la vie qui est difficile. C’est l’autre qui est inadéquat. C'est moi qui a mal choisi.

C’est une violence silencieuse. Parce qu’elle transforme l’autre en variable d’ajustement de mon bonheur. Et quand il échoue à remplir ce rôle impossible, je peux partir. Le marché est vaste. Les options nombreuses. Les applications à portée de main.

Mais cette liberté apparente a un coût psychique énorme. Elle empêche la gratitude de s’installer. Pourquoi être reconnaissant de ce que j’ai, si je peux avoir autre chose. Peut être mieux. Peut être plus intense. Peut être plus simple. Peut être plus moi.

Le mariage arrangé, lui, obligeait à une forme de descente intérieure. Il n’y avait pas d’issue rapide. Pas de bouton reset. Il fallait composer. Ajuster. Supporter parfois. Et surtout, il fallait renoncer à l’idée que l’autre allait combler tous mes manques.

Ce renoncement est aujourd’hui perçu comme une tragédie. Il était autrefois une sagesse. Accepter que l’autre soit limité, imparfait, parfois décevant, c’est aussi accepter sa propre limite. Et c’est là que quelque chose se détend. Que la guerre intérieure cesse.

Je ne dis pas que les couples d’avant étaient tous heureux. Je dis qu’ils savaient que le bonheur n’était pas un dû permanent. Qu’il était une conséquence possible, parfois tardive, d’un engagement tenu malgré l’ennui, malgré la frustration, malgré les saisons sèches.

Aujourd’hui, nous voulons la récolte sans accepter la terre. Le fruit sans la lenteur. L’amour sans le renoncement. Et nous sommes surpris d’être insatisfaits, instables, toujours à la recherche de mieux.

Le mariage arrangé avait une vertu radicale. Il nous sortait de nous mêmes. Il nous obligeait à aimer quelqu’un qui ne correspondait pas exactement à notre fantasme. Et cet effort, répété, façonnait une maturité affective que nous avons largement perdue.

Peut être que le vrai progrès ne serait pas de revenir aux mariages arrangés. Mais de retrouver leur esprit. Moins de choix. Plus de loyauté. Moins de projection. Plus de présence. Moins d’accusation. Plus de gratitude.

Parce qu’au fond, le bonheur ne vient pas tant de trouver la bonne personne que d’apprendre à être en paix avec l’imperfection de celle qui est là.