Meilleur Moment
Quand j’étais jeune papa, mon épouse de l’époque avait eu une idée simple. Le soir, dans le lit, avant de dormir, on posait aux enfants une question. Quel avait été le meilleur moment de la journée et quel avait été le plus désagréable. Rien de sophistiqué. Une manière de déposer la journée avant de la laisser partir.
Plus tard, j’ai intériorisé cette question et je l’ai mélangée à mes troubles. S’il y avait un meilleur moment, alors c’était à moi de le fournir pour prouver ma valeur. Sans m’en rendre compte, quelque chose s’est déplacé. Je voulais toujours plus pour ma famille. Plus de sensations, plus d’activités, plus de confort. Les vacances devaient être pleines, les week-ends denses, les souvenirs nombreux. Le plaisir devait justifier l'effort, le temps et l’argent. Quand tout se passait bien, je me sentais à la hauteur. Quand quelque chose n’allait pas, je devenais tendu, puis irritable, puis colérique, puis chaotique.
J’avais construit une équation intérieure toxique. Si ce n’était pas bien, c’est que je n’avais pas assez donné. Et si je n’avais pas assez donné, alors je n’étais pas aimable. Cette mécanique n’avait pas de fin.
Depuis quelques années pourtant, quelque chose résistait en moi. Une intuition discrète. Le sentiment que ce puits dans lequel je descendais depuis des années n’avait pas de fond. Que quoi que je fasse, ce ne serait jamais suffisant sous cet angle-là et que cela n’avait rien à voir avec eux. Qu’il fallait changer, car le curseur se déplacerait toujours devant moi. Mon intuition était forte, mais j’étais comme Christophe Colomb sur son navire, après des mois de navigation, le doute encore dans le cœur, à quelques minutes de voir l’Amérique.
Puis il y a eu ces vacances d’hiver. Rien d’extraordinaire. Un simple week-end en camping avec mon fils de six ans. Pas de station, pas de programme chargé, pas de promesse de sensations. Du froid, des repas simples, du temps lent, une présence sans enjeu, des activités légères. Au fond de moi, quelque chose me chuchotait encore honteusement : « tant pis, il aimera forcément un truc ».
Au retour, presque machinalement, j’ai posé la même question : « Qu’est-ce qui t’a fait le plus plaisir dans ce voyage ? » Il a réfléchi un instant, puis il a répondu simplement. « C’est toi papa. Alors tout. Je sais que tous les enfants disent de leur papa que c'est le meilleur papa... Mais toi tu es réellement le meilleur papa.»
Cette phrase n’était pas seulement mignonne. Elle n’était pas seulement flatteuse. Elle était délicieusement violente. Elle est venue arracher tout un pan de croyances encore actives en moi. Elle a mis à nu une erreur ancienne. Mon fils ne parlait ni du lieu, ni des activités, ni du confort. Il parlait de ma présence, de mon état intérieur, de la façon dont on était présents ensemble. J’ai compris qu’avant de savoir où l’on allait partir, il fallait être bien avec les personnes avec qui l’on partait. Qu’un voyage est la célébration d’une entente relationnelle et non un patch pour l’améliorer.
Ce jour-là, quelque chose s’est clarifié. Un enfant ne cherche pas un parent spectaculaire. Il cherche un adulte présent. L’amour ne se mesure pas en intensité. Il se reconnaît dans la qualité de présence.
Je continue à faire des choses. Je continue à proposer. Je continue parfois à organiser. Depuis que j’ai cessé de vouloir offrir toujours plus, quelque chose de solide s’est installé. Un calme. Une confiance. Comme si, enfin, j’avais touché terre.