Mes Patients
Il est étrange, quand on y pense, de voir comment le regard change selon le corps qui porte une décision.
Quand un homme dit qu’il veut travailler moins pour passer plus de temps avec ses enfants, on cherche la fissure. On soupçonne une fuite, une paresse déguisée, une faiblesse. On imagine une raison sombre, un calcul caché, presque une faute. Comme si l’amour paternel devait toujours être un supplément, jamais un centre. Comme si le temps donné aux enfants, chez un homme, devait forcément se justifier par autre chose que l’amour.
Quand une femme dit la même chose, le monde hoche la tête. C’est beau. C’est naturel. C’est noble. On applaudit la cohérence, on célèbre l’instinct. Le même geste. Deux récits. Deux morales.
J’ai longtemps observé cela sans le nommer. Puis un jour, j’ai décidé de ne plus négocier avec ce regard-là. J’ai réduit mon temps de travail. Pas pour fuir. Pas pour me retirer. Mais pour être là. Pour mes enfants. Pour ma compagne. Pour moi. Et aussi, sans le savoir encore, pour mes patients.
Au début, il y a eu les silences gênés. Les conseils non demandés. Les phrases prudentes qui disent en creux tu te trompes. On m’a parlé de rentabilité, de sécurité, de trajectoire. On m’a parlé comme on parle à quelqu’un qui s’écarte du chemin balisé. Comme si le chemin était une ligne droite et non un espace vivant.
Puis quelque chose de discret a commencé à se produire.
En travaillant moins, j’ai dépensé moins. En dépensant moins, j’ai eu besoin de moins. Et en ayant besoin de moins, j’ai pu offrir plus. Plus de temps. Plus d’attention. Plus de présence. Les soins ont changé de texture. Les gestes ont ralenti. Les mots ont trouvé leur place.
J’ai commencé à écouter vraiment.
Pas seulement les symptômes. Pas seulement, les corps, les chiffres. J’ai écouté les silences. Les soupirs. Les phrases lâchées comme par erreur. J’ai vu à quel point les gens parlent quand on leur laisse un espace qui ne cherche rien à prendre.
Et c’est là que j’ai compris quelque chose de simple et de vertigineux.
La plupart des gens ne sont pas heureux.
Pas malheureux au sens spectaculaire. Pas en crise permanente. Non. Juste pas heureux. Comme s’ils vivaient légèrement à côté de leur propre vie. Comme s’ils remplissaient un rôle écrit par quelqu’un d’autre, avec application mais sans joie. Ils font ce qu’il faut. Ils avancent. Ils tiennent. Mais ils ne respirent pas vraiment.
Ils parlent de fatigue. De tensions. De douleurs diffuses. Et souvent, derrière tout cela, il y a la même chose. Un manque de temps. Pas le temps chronologique. Le temps intérieur. Le temps d’être là sans produire. Le temps d’aimer sans justifier. Le temps de se demander doucement est ce que cette vie est encore la mienne.
Je me suis rendu compte que ralentir n’était pas un retrait du monde. C’était une entrée plus profonde. Une manière de dire je suis là, entièrement. Pour mes enfants. Pour ceux qui s’assoient en face de moi. Pour moi aussi.
Et j’ai pensé que peut être le courage aujourd’hui n’est plus dans l’accélération. Ni dans la performance. Ni dans les récits héroïques. Peut être que le courage, silencieux et discret, consiste à dire non à ce qui vide, pour dire oui à ce qui relie.
Alors oui, j’ai travaillé moins.
Et en travaillant moins, j’ai rencontré plus d’humains.
Et en rencontrant plus d’humains, j’ai vu à quel point nous avons tous soif de la même chose.
Être regardés sans être évalués.
Être écoutés sans être corrigés.
Être aimés sans devoir se rendre utiles.
Ce n’est pas une morale.
Ce n’est pas un modèle.
C’est juste une observation.
Et parfois, une observation suffit pour changer une vie.