Nos Désirs
Il existe des territoires du couple dont on parle peu. Non par honte, mais par pudeur. Des zones sensibles où le langage devient vite vulgaire ou idéologique, alors que l’expérience, elle, est souvent fine, lente, presque sacrée. J’aimerais parler de cet espace là. Sans le nommer. Sans l’exhiber. Comme on entrouvre une porte et qu’on laisse passer la lumière sans montrer la pièce.
Je parle d’un lieu qui ne commence pas par le corps, mais par la parole. Par cette phrase simple, dite un soir, sans tension. Et si on osait se dire nos désirs. Pas pour les réaliser à tout prix. Pas pour les imposer. Juste pour les déposer entre nous, comme on pose un objet fragile sur la table. Ce moment change tout. Parce que le désir, quand il est caché, ronge. Et quand il est partagé, il devient matière vivante.
Je suis un homme devenu fidèle. Non par morale. Par choix. Parce que la fidélité, pour moi, n’est plus la clôture d’un espace de liberté. C’est un axe. C’est décider que tout ce qui compte se joue ici. Entre toi et moi. Et que même l’exploration passe par ce centre. Pas en le contournant. Pas en le trahissant. En y revenant sans cesse.
Il y a une idée fausse qui circule. Celle que le désir d’ailleurs serait forcément une fuite. Une menace. Une preuve de manque. Je crois l’inverse. Le désir parle de vitalité. De mouvement. De curiosité. Il dit je suis vivant. Je ressens encore. Le danger n’est pas le désir. Le danger, c’est le mensonge de ce désir naissant. Le silence. Le non dit qui isole.
Ce que j’imagine avec toi n’a rien de tapageur. Rien de compulsif. C’est un espace lent. Un espace choisi. Où chaque pas se fait à deux. Où rien n’est consommé. Où tout est senti. Un lieu où le regard compte autant que le geste. Où l’on reste reliés, même quand l’imaginaire s’élargit.
Je te parle comme on murmure. Parce que ce n’est pas une revendication. C’est une invitation. Une proposition qui dit nous. Toujours nous. Même quand le champ s’ouvre. Même quand d’autres présences existent, elles ne sont jamais centrales. Elles sont périphériques. Comme des reflets. Jamais comme des remplacements.
Ce qui m’importe, ce n’est pas l’expérience en soi. C’est ce qu’elle révèle de nous. Est ce que nous restons alignés. Est ce que nos corps continuent de se chercher. Est ce que nos mains se retrouvent le soir avec la même évidence. Est ce que le retour est doux. Est ce que le lien est renforcé, ou dilué.
Il y a quelque chose de profondément sensuel dans le fait de rester choisi. De savoir que malgré les possibles, malgré les fantasmes, malgré la richesse du monde, c’est toi que je veux retrouver. Ton odeur. Ta manière de poser ta tête. Ton rire quand tu te détends. La fidélité devient alors une conséquence. Pas une condition.
Je ne te parle pas de transgression. Je te parle de conscience. De présence. De cette capacité rare à ne pas se mentir. À dire ce qui traverse. Et à décider ensemble ce qui nourrit, et ce qui abîme. Il n’y a pas de modèle. Il n’y a que notre rythme. Nos limites. Notre élégance propre.
Ce territoire peut rester imaginaire. Il peut rester parlé. Il peut rester effleuré sans jamais être traversé. Et parfois, c’est déjà immense. Parce que ce qui compte, ce n’est pas d’aller quelque part. C’est de savoir que l’on pourrait, sans se perdre.
Je te parle en homme qui séduit encore, mais qui sait pourquoi. Pas pour remplir un vide. Pas pour se prouver quelque chose. Mais parce que la séduction, quand elle est assumée et offerte au couple, devient un jeu partagé. Un feu que l’on entretient ensemble. Un feu qui réchauffe, pas qui brûle.
Il y a dans cette démarche une grande douceur. Une forme de maturité. Celle qui dit je te respecte assez pour te dire la vérité. Et je me respecte assez pour ne pas me disperser. Tout n’est pas à vivre. Tout n’est pas à prendre. Mais tout peut être regardé ensemble.
Si je t’en parle, c’est parce que je crois que l’amour adulte ne se nourrit pas de naïveté. Il se nourrit de lucidité. De choix répétés. De désir tenu par la main. Et surtout de cette phrase silencieuse qui traverse tout le reste. Quoi qu’il arrive, je rentre avec toi. Et je rentre entier.