Pas Mes Emotions

Il m’a fallu du temps pour comprendre cela. Longtemps, j’ai cru que mes émotions parlaient du présent. Qu’elles étaient des réactions justes à ce qui se passait ici et maintenant. J’ai cru que la colère venait de l’autre, que la tristesse venait de la situation, que l’angoisse venait du contexte. C’est confortable de le croire. Ça donne un coupable clair, un récit simple, une causalité directe. Et puis, avec les années, j’ai vu autre chose apparaître. Presque systématiquement.

La plupart de nos émotions ne parlent pas seulement du présent. Elles parlent du passé ou du futur. Elles sont des appels. Des messages envoyés par d’autres versions de nous-mêmes. Des versions qui existent encore quelque part en nous, mais qui ne se sont jamais vraiment rencontrées. Pas encore entendues. Pas encore intégrées.

Quand une émotion surgit avec intensité, elle a souvent très peu à voir avec l’événement actuel. L’événement n’est qu’un déclencheur, un prétexte. Un bouton sur lequel on appuie par hasard. Ce qui répond, en revanche, est ancien ou anticipé. Une peur qui n’a jamais été digérée. Une blessure qui n’a jamais été racontée. Ou, au contraire, une projection vers un futur redouté, imaginé, amplifié. L’émotion traverse le temps. Elle n’est pas linéaire. Elle circule.

Le problème n’est pas l’émotion. Le problème, c’est l’identification. Le moment où l’on croit que cette émotion, c’est moi. Que ce qu’elle raconte est vrai ici et maintenant. À partir de là, tout se contracte. Le champ se rétrécit. On agit depuis une version partielle de soi, souvent la plus jeune, la plus effrayée ou la plus défensive.

Ce que j’ai appris à faire, peu à peu, c’est autre chose. Ne plus m’identifier. Ne plus lutter. Ne plus chercher à comprendre avec la tête. Mais me déplacer. Aller dans cet espace que j’appelle le vide. Les 99 pour cent que nous habitons sans en avoir conscience. Cet espace intérieur vaste, silencieux, stable, sans peur.

Quand une émotion arrive, je ne la combats plus. Je ne la crois plus non plus. Je m’installe dans le vide. Littéralement. Je ralentis. Je respire. Je me décale. Et depuis cet espace, je m’adresse à cette émotion comme à une personne en moi. Parce que c’en est une. Une version de moi.

Je commence toujours de la même façon. Sans brusquer. Sans analyser.

Est-ce que je peux te parler ?

Cette question est essentielle. Elle pose un cadre. Elle respecte l’existence de cette part. Elle ne l’envahit pas. Elle n’impose rien.

Puis je continue.

Quel âge as-tu ?

Très souvent, la réponse est immédiate. Ce n’est pas un chiffre intellectuel. C’est une sensation. Un âge émotionnel. Parfois très jeune. Parfois adolescent. Parfois adulte, mais figé dans une époque précise.

Ensuite vient une question centrale.

Qu’est-ce que tu cherches à éviter ?

Là, quelque chose se dévoile presque toujours. Une stratégie de survie. Une tentative de protection. Une fuite. Un contrôle. Une attaque préventive. L’émotion n’est jamais gratuite. Elle essaie de faire quelque chose pour nous.

Puis je vais plus loin.

De quoi as-tu peur ?

La peur est le noyau. Derrière la colère, il y a presque toujours une peur. Derrière la tristesse aussi. Peur de disparaître. Peur de ne pas compter. Peur d’être abandonné. Peur d’être envahi. Peur de revivre quelque chose.

Et enfin.

Raconte-moi ton histoire.

C’est souvent là que tout se calme. Parce que cette part n’a jamais été écoutée. Elle a été agie, refoulée, rationalisée, mais rarement entendue. Quand elle raconte, sans être jugée, quelque chose se dénoue.

Je l’écoute.

Puis, quand c’est terminé, vient le moment de la séparation. Pas un rejet. Une dissolution douce.

Je la remercie de s’être manifestée. Je lui dis au revoir. Je lui dis que je suis là. Que si elle a besoin de reparler, elle peut revenir. Et, avec la respiration, je la laisse se dissoudre. Se diluer dans quelque chose de plus vaste.

Ce protocole, je le répète souvent. Parce que les mêmes parts reviennent parfois. D'autres sont nouvelles.

Ce qui change tout, ce n’est pas la disparition des émotions. C’est la distance. Pour prendre de la distance, il faut aller dans le vide. Ne pas rester collé à la vague. Aller dans l’océan.

Dans cet espace, on réalise quelque chose de fondamental. Nous ne sommes pas nos émotions. Nous sommes l’espace dans lequel elles apparaissent. Les émotions sont des messagères temporelles. Des ponts entre différentes versions de nous-mêmes. Parfois le cri d’un ancêtre qui résonne encore à travers notre esprit.

Quand ces versions commencent à se parler, à être reconnues, à ne plus se battre pour exister, quelque chose s’apaise. Le présent reprend sa place. Il redevient sobre. Neutre. Habitable.