Pleine Lune

On dit pleine Lune comme on dirait accomplissement. Comme si le mot pleine venait couronner quelque chose. Comme si c’était l’instant juste, le sommet, le moment à regarder. Pleine de quoi au juste. De lumière, oui. Mais seulement de celle qui nous est offerte. La Lune n’est jamais pleine d’elle même. Elle est pleine de notre regard. Elle se laisse éclairer par le Soleil et nous renvoie ce qu’elle peut, selon l’angle, selon la distance, selon l’instant. La pleine Lune n’est pas une victoire. C’est une exposition.

Une Lune en croissance est belle aussi parce qu’elle promet. Elle avance sans se justifier. Elle n’est pas encore là, et pourtant elle agit déjà. Une Lune décroissante est belle aussi parce qu’elle sait partir. Elle n’insiste pas. Elle se retire sans bruit, sans drame, sans chercher à retenir l’œil. Entre les deux, il y a cette pudeur étrange. Cette manière de ne jamais se montrer entièrement. Comme si la Lune nous regardait de biais. Comme si elle refusait le face à face. Non par honte, mais par sagesse. Elle sait que se donner entièrement, c’est se figer.

Même en pleine Lune, la moitié reste dans l’ombre. Toujours. Invariablement. On appelle pleine ce qui est simplement orienté vers nous. L’autre face existe pourtant avec la même intensité, la même matière, la même dignité. La lumière n’a jamais effacé l’ombre. Elle l’a seulement déplacée hors de notre champ. La Lune ne choisit pas entre montrer et cacher. Elle fait les deux en permanence. Elle nous rappelle que ce que nous appelons plénitude est souvent une illusion de perspective.

Peut être qu’on dit pleine Lune parce que nous aimons croire qu’il existe des moments où tout serait visible, clair, achevé. Alors que la beauté réelle est dans le mouvement. Dans ce va et vient discret entre ce qui se montre et ce qui se tait. La Lune ne cherche pas à être complète. Elle traverse. Elle tourne. Elle accepte d’être vue par fragments. Et dans cette fidélité au cycle, elle nous apprend quelque chose de plus juste que la lumière seule. Elle nous apprend que l’ombre n’est pas un manque. C’est une part. Toujours présente. Même quand tout semble éclairé.