Politique
Je regarde la situation politique mondiale avec une forme de fatigue lucide. Celle de celui qui a trop regardé pour encore se raconter des histoires simples. J’ai longtemps cru que la politique était une affaire d’idées, de visions, de projets collectifs. Aujourd’hui, j’y vois surtout une scène psychologique à ciel ouvert. Une immense pièce où se jouent des angoisses primitives, habillées de drapeaux et de slogans.
Le monde n’est pas gouverné par des monstres. Il est gouverné par des humains débordés. Débordés par la complexité qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer. États tentaculaires, marchés abstraits, réseaux sociaux instantanés, opinion publique fragmentée. Nous avons fabriqué une machine qui va plus vite que notre capacité à la penser. Et comme souvent dans l’histoire humaine, quand la pensée ne suit plus, ce sont les affects bruts qui prennent le relais. La peur. La colère. Le besoin d’un responsable. Le besoin d’un père. La Terre à besoin de Pères.
Je vois des peuples entiers chercher de la protection, pas un projet. Ils ne demandent plus où aller, ils demandent qu’on les rassure. Et je comprends ce mouvement. L’insécurité économique, identitaire, écologique n’est pas un fantasme. Elle est réelle. Mais la réponse qui lui est apportée est souvent infantile. On promet du contrôle là où il n’y a que de l’interdépendance. On promet des frontières étanches dans un monde poreux. On promet de revenir en arrière alors que le temps ne fait jamais demi tour.
Les dirigeants eux-mêmes me semblent pris dans ce piège. Beaucoup ne gouvernent plus, ils réagissent. Ils surfent sur l’émotion du moment, sur la crise suivante, sur le tweet de trop. La politique est devenue un système nerveux à vif. Plus personne ne régule, tout le monde s’excite. Dans cet état, la décision n’est plus juste, elle est défensive. On ne choisit pas le meilleur possible, on évite le pire immédiat.
Ce qui me frappe le plus, c’est la perte de verticalité intérieure. Pas au sens autoritaire. Au sens de colonne vertébrale. J’observe des sociétés qui ne savent plus ce qu’elles transmettent. Plus de récit commun crédible. Plus de horizon désirable. Alors on compense avec de la morale, de l’indignation, de la posture. On désigne des ennemis, internes ou externes. On simplifie à l’extrême pour ne pas sombrer. Mais la simplification est un anesthésiant. Elle soulage à court terme et détruit à long terme.
Je ne crois pas que la solution viendra d’un camp contre un autre. Cette lecture est dépassée. Gauche contre droite, progressistes contre conservateurs, nations contre nations. Tout cela me semble être des décors. Le vrai clivage est ailleurs. Il est entre ceux qui acceptent la complexité sans s’y dissoudre et ceux qui la refusent en bloc. Entre ceux qui peuvent rester en lien dans l’incertitude et ceux qui ont besoin de certitudes rigides pour tenir debout.
La montée des extrêmes ne m’étonne pas. Elle est presque logique. Quand l’espace symbolique se vide, quand les institutions ne contiennent plus, l’humain retourne à des réflexes archaïques. Appartenance, domination, exclusion. C’est une régression psychique. Et on ne soigne pas une régression avec des leçons. On la soigne avec des cadres solides, lisibles, incarnés.
Ce qui m’inquiète profondément, c’est que nous confondions vitesse et direction. Innovation et progrès. Bruit et vitalité. Nous parlons d’intelligence artificielle, de transition, de croissance verte, mais sans jamais poser la question la plus simple et la plus dérangeante. Pour servir quoi. Pour nourrir quoi en nous. Tant que cette question reste évitée, la technologie ne fera qu’amplifier nos déséquilibres.
Je n’attends plus grand chose maintenant des grands discours politiques. J’attends des actes modestes et cohérents. Des décisions qui acceptent de perdre en popularité pour gagner en justesse. Des leaders capables de dire je ne sais pas encore. Des peuples capables de tolérer cette réponse sans se sentir abandonnés. C’est peut être là le vrai chantier. Apprendre collectivement à vivre sans illusion de toute puissance.
Malgré tout, je ne suis pas pessimiste. Je vois émerger, en marge des systèmes officiels, des formes nouvelles de conscience. Des citoyens qui se réapproprient leur responsabilité. Des communautés qui expérimentent d’autres manières de faire lien. Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas médiatisé. Mais c’est vivant. Et le vivant ne fait jamais de bruit quand il pousse.
La situation politique mondiale me semble être à un point de bascule. Pas vers un effondrement brutal, mais vers une clarification douloureuse et archaïque. Quand les cadres symboliques lâchent, quand le droit, la parole et les institutions ne suffisent plus à contenir la violence, c’est toujours la même loi qui réapparaît. Celle du plus fort. Pas forcément le plus intelligent, ni le plus juste. Le plus capable d’imposer sa réalité aux autres.
Cela ne signifie pas que le monde devient soudain mauvais. Cela signifie qu’il cesse de faire semblant. La loi du plus fort n’est pas une anomalie de l’histoire humaine, c’est son état par défaut quand la maturité collective ne tient plus. La civilisation n’abolit pas cette loi. Elle la suspend. Et cette suspension demande une énergie psychique immense, individuelle et collective. Quand cette énergie manque, le vernis craque.
La question n’est pas de savoir qui gagnera demain. La question est de savoir ce que chacun de nous choisit d’incarner aujourd’hui. La peur ou la maturité. La fuite ou la responsabilité. Le fantasme du sauveur ou l’apprentissage lent de l’humain adulte.