Pour Ton Bien
Pendant longtemps, j’ai observé la même scène se répéter. Un enfant va mal. Anxiété, troubles du sommeil, colère, mutisme, somatisations. Et très vite, une réponse surgit, presque réflexe. On va l’emmener chez le psy. Comme on emmènerait une voiture au garage. On a fait ce qu’il fallait. Dossier clos. Sauf que non.
Ce raisonnement repose sur une illusion confortable. Celle qui consiste à croire que l’enfant est une entité psychologique autonome, isolée du reste du système. Comme si son mal-être lui appartenait en propre. Comme s’il était né dans le vide, sans histoire émotionnelle, sans climat, sans circulation invisible autour de lui.
Un enfant n’est pas seul. Jamais. Il est plongé dans un champ relationnel permanent. Il vit dans une atmosphère émotionnelle qu’il ne choisit pas et qu’il ne peut pas analyser. Il ne sait pas dire maman est angoissée ou papa est absent intérieurement ou le couple est tendu mais fait semblant. Il ne conceptualise pas. Il ressent. Et quand ce ressenti n’a pas d’espace pour se dire, il s’inscrit ailleurs.
Dans le corps. Dans le comportement. Dans l’angoisse.
L’enfant devient alors le lieu d’expression d’un système entier. Il ne porte pas seulement ses émotions. Il porte celles qui ne sont pas régulées autour de lui. Il absorbe ce qui flotte. Il capte ce qui n’est pas nommé. Il tente, à sa manière, de maintenir une forme d’équilibre. Non pas par maturité, mais par nécessité.
C’est là que quelque chose me dérange profondément. Quand des parents envoient leur enfant en thérapie sans jamais se remettre eux-mêmes en question, ils déplacent la charge. Ils transforment une dynamique relationnelle en problème individuel. Ils disent inconsciemment ce n’est pas nous, c’est lui.
Parfois, ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est de l’ignorance émotionnelle. Parfois c’est de la peur. Peur de regarder ses propres failles. Peur de toucher à l’histoire. Peur de fissurer l’image de parent qui tient. Mais le résultat est le même. L’enfant devient le porteur officiel du malaise collectif.
Un enfant ne peut pas porter seul le lien. C’est impossible. Le lien est une co-construction. Quand un adulte ne régule pas, ne symbolise pas, ne dépose pas, quelqu’un doit le faire. Et ce quelqu’un est presque toujours celui qui a le moins de pouvoir. Le moins de mots. Le moins de distance. L’enfant.
Alors il paie. Pas par choix. Par le stress. Par des douleurs diffuses. Par des crises inexpliquées. Par une hypervigilance constante. Son système nerveux fait le travail que le système familial ne fait pas.
Envoyer un enfant chez le psy peut être utile. Je ne dis pas le contraire. Cela peut lui offrir un espace neutre, une respiration, un langage. Mais si ce geste n’est pas accompagné d’un mouvement intérieur des parents, il devient une impasse. L’enfant apprend à aller mieux dans un environnement qui, lui, ne change pas. Il s’adapte. Il se tait. Il se conforme. Il devient fonctionnel.
Et parfois, il se coupe.
La question centrale n’est presque jamais qu’est-ce qui ne va pas chez mon enfant. La vraie question est qu’est-ce qui circule entre nous. Qu’est-ce qui n’est pas dit. Qu’est-ce qui est retenu. Qu’est-ce qui est projeté. Qu’est-ce qui est attendu de lui sans jamais être formulé.
Un enfant ne demande pas des parents parfaits. Il demande des parents vivants. Capables de reconnaître leurs limites. Capables de dire je suis dépassé, je suis fatigué, je suis inquiet. Capables de reprendre ce qui leur appartient.
C’est inconfortable. Parce que cela retire une échappatoire majeure. Celle qui consiste à croire que l’on peut réparer l’enfant sans se transformer soi-même. Or la transformation est contagieuse. Quand un parent commence à se réguler, à déposer, à se regarder honnêtement, l’enfant respire. Sans consigne. Sans explication. Le système s’ajuste.
Ne pas voir cela, c’est condamner l’enfant à une forme de loyauté silencieuse. Porter pour que le lien tienne. Se rendre malade pour que le système ne s’effondre pas. Et plus tard, reproduire exactement la même logique dans ses relations adultes.
Dire cela n’est pas accuser les parents. C’est leur rendre leur place réelle. Leur responsabilité réelle. Aimer un enfant ne se résume pas à l’emmener chez un professionnel. Aimer un enfant, c’est accepter qu’il soit un miroir. Un miroir parfois brutal. Mais juste.
Et accepter que, bien souvent, le travail commence là où on n’avait pas prévu de regarder. En soi.