PrinCessE

Il existe une autre histoire que celle du manque. Une histoire moins spectaculaire, moins plaintive, mais tout aussi structurante. Celle de l’amour trop plein.

Je ne parle pas d’un amour toxique ou violent. Je parle d’un amour abondant, constant, presque inconditionnel. Un amour qui coule vers un enfant sans qu’elle ait à le demander. Sans qu’elle ait à risquer quoi que ce soit. Un amour qui la place au centre.

Dans cette histoire, la petite fille grandit avec la certitude tranquille qu’elle compte. Qu’on l’aime. Qu’on s’adapte à elle. Ce n’est pas une enfant blessée. C’est une enfant portée. Et pourtant, quelque chose ne se construit pas. Elle n’apprend pas la frustration structurante. Elle n’apprend pas la réciprocité. Elle n’apprend pas à rester quand l’autre résiste.

Elle apprend autre chose. Elle apprend que l’amour est un flux disponible. Qu’il est normal. Qu’il va de soi. Et surtout, qu’elle peut retirer le sien comme elle veut, rien ne changera.

Plus tard, devenue femme, elle attire. Elle séduit sans effort. Elle reçoit. Elle choisit. Elle donne parfois beaucoup, au début. Puis elle se retire. Non par cruauté. Par réflexe. L’amour est quelque chose qu’elle module pour retrouver une position connue. Celle où l’autre aime plus quand elle à besoin.

Quand elle devient mère, elle excelle. Elle donne. Elle protège. Elle enveloppe. Ses enfants deviennent son territoire sûr. Là, elle ne risque pas l’abandon. Là, elle peut aimer sans être quittée. Mais cet amour a un poids. Les enfants sentent qu’ils doivent rester proches. Alignés. Reconnaissants. Ils sentent qu’ils portent quelque chose qui ne leur appartient pas entièrement.

Le lien à sa propre mère est là, en filigrane. Une mère qui a souvent donné sa place. Qui s’est effacée. Qui a transmis l’idée que la fille méritait mieux. Plus. Autrement. Sans le dire. Sans le vouloir. Mais profondément.

Alors la boucle se referme. Une femme qui a appris à recevoir. Qui a appris à retirer. Qui aime ses enfants intensément. Qui se sent trahie quand un homme lui demande de rester engagée. Qui se vit comme incomprise quand on lui demande de donner autant qu’elle reçoit.

Ce n’est pas une faute morale. C’est une architecture relationnelle. Un système cohérent qui a fonctionné longtemps.

Mais aimer vraiment commence peut-être là où ce système s’effondre. Quand elle découvre que l’amour n’est pas un dû. Qu’il n’est pas une récompense. Qu’il n’est pas un flux descendant. Mais une co-présence risquée.

Aimer, ce n’est pas être choisie, puis “the end”. C’est choisir, encore, quand on pourrait retirer. Quand on pourrait partir. Quand on pourrait régner seule.

Et cela, personne ne l’apprend dans l’enfance. Cela s’apprend tard. Quand on accepte enfin de descendre du trône. Pour rencontrer quelqu’un à hauteur d’homme.