Tes Rêves

Il viendra un temps, si tu es assez chanceux ou assez obstiné, où ce que tu appelais tes rêves se réaliseront. Pas les rêves discrets. Ceux que les autres regardent à ta place. Ceux que la société applaudit. Le pouvoir. La reconnaissance. Le plaisir. L’argent. Les quatre piliers. Les quatre directions que l’on te montre très tôt comme des sommets à atteindre. Et ce jour-là, sans catastrophe apparente, sans chute spectaculaire, tu comprendras quelque chose de beaucoup plus dérangeant. Ce n’était pas ton rêve.

Au début, tout ressemble à une victoire. Les signes extérieurs sont là. Tu es écouté. Tu es sollicité. Tu peux choisir. Tu peux t’offrir ce qui te manquait. Tu peux dire non là où avant tu disais oui par nécessité. Les millions tombent. Les autres te regardent différemment. Certains t’envient. D’autres t’imitent. Tu coches des cases qui, pendant longtemps, ont été présentées comme des preuves de réussite. Et pourtant, quelque chose résiste. Une forme de silence intérieur qui ne se remplit pas. Un décalage subtil entre ce que tu vis et ce que tu ressens.

Le pouvoir, par exemple. Il promet la maîtrise. La capacité d’influencer. De décider. D’orienter le réel. Mais très vite, tu découvres que le pouvoir t’oblige autant qu’il te libère. Plus tu montes, plus tu es regardé. Plus tu es attendu. Plus tu es prisonnier d’un rôle. Tu réalises que tu ne contrôles pas tant que ça. Tu gères des peurs collectives. Tu incarnes des projections. Et tu passes beaucoup de temps à maintenir une image qui ne te ressemble déjà plus.

La reconnaissance, elle, est encore plus trompeuse. Elle flatte l’ego tout en l’affamant. Chaque validation appelle la suivante. Chaque applaudissement crée une dépendance douce. Tu te surprends à ajuster tes paroles, tes choix, parfois même tes convictions, pour rester aimable, audible, désirable. Tu ne vis plus exactement. Tu performes. Et derrière les sourires et les compliments, tu sens que quelque chose de plus brut, de plus vrai, n’a plus vraiment sa place.

Le plaisir, lui, semble plus intime. Plus personnel. Il promet le corps, la jouissance, l’intensité. Il promet de compenser les sacrifices. Mais le plaisir répété perd sa saveur. Il devient une fuite organisée. Une anesthésie élégante. Tu comprends que le plaisir ne suffit pas à donner du sens. Qu’il peut même devenir une façon d’éviter les questions qui dérangent. Pourquoi je fais tout ça. Pour qui. À quel prix.

Et puis l’argent. Le plus concret. Le plus mesurable. Celui qui promet la sécurité. La liberté. Le choix. Et il tient partiellement ses promesses. Il enlève certaines angoisses. Il ouvre des portes. Mais il révèle aussi autre chose. Il attire des relations ambiguës. Il modifie les rapports. Il met en lumière des attachements intéressés. Et surtout, il ne répond à aucune question existentielle. Il règle des problèmes pratiques. Pas le vide intérieur.

C’est souvent là que la bascule s’opère. Pas dans la perte. Pas dans l’échec. Mais dans la réussite elle-même. Tu regardes ce que tu as construit. Tu vois que tout fonctionne. Et pourtant, tu ne te reconnais pas complètement dedans. Tu réalises que ces rêves étaient des rêves hérités. Des rêves suggérés. Des rêves fabriqués par un environnement, une époque, une culture. Des rêves utiles au système. Pas forcément à ton âme. Tu te rends compte que malgré tout ce que tu as fait en espérant enfin être heureux dans ta famille, la peur et le mépris pondent des œufs dans tous les coeurs de ton foyer.

Alors une autre question apparaît. Plus simple. Plus nue. Qu’est-ce qui, en moi, était vivant avant que je cherche à réussir. Qu’est-ce qui me mettait en mouvement sans témoin. Sans récompense. Sans validation. Qu’est-ce que je ferais si personne ne regardait. Si personne ne jugeait. Si personne n’applaudissait.

Ce moment est inconfortable. Très inconfortable. Très Très inconfortable. Parce qu’il oblige à renoncer à certaines identités. À certains statuts. À certaines illusions. Il oblige à faire le deuil d’un personnage que tu as longtemps incarné avec sérieux. On à l’impression de mourir. Littéralement. Mais il ouvre aussi un espace nouveau. Un espace plus humble. Plus juste. Où le sens ne vient plus de l’accumulation mais de l’alignement.

Certains appellent ça un retour à l’essentiel. D’autres une crise existentielle. En réalité, c’est souvent un réveil tardif. Le moment où tu cesses de confondre réussite et vérité. Où tu comprends que tes vrais désirs étaient plus simples. Plus silencieux. Moins spectaculaires. Et infiniment plus exigeants. Et que le reste, tout le reste, était la cerise sur le gâteau.

Il n’y a rien de honteux à avoir cru à ces piliers. Ils sont puissants. Ils structurent le monde. Mais il y a une maturité à reconnaître qu’ils ne suffisent pas. Que le vrai rêve n’était peut-être pas de briller, de posséder, de dominer ou de jouir. Mais d’habiter sa vie sans se trahir. De créer sans se perdre. D’aimer sans se négocier. De vivre sans se raconter d’histoire. Puis de briller, posséder, dominer et jouir.

Et si tu arrives jusque-là, alors oui, tu es chanceux. Pas parce que tes rêves se sont réalisés. Mais parce que tu as eu le courage de voir qu’ils n’étaient pas vraiment les tiens, et surtout qu’ils n’étaient pas assez grands.