Tous mes Remerciements
Parfois, je me surprends à rêver éveillé. Un rêve un peu absurde, presque honteux par sa simplicité. Je m’imagine recevoir un prix. Une distinction officielle. Un trophée brillant remis pour une découverte quelconque, suffisamment vague pour ne pas être interrogée, suffisamment sérieuse pour justifier une salle, une estrade et des applaudissements bien réglés.
Dans mon imagination, la scène est toujours disproportionnée. Trop grande. Trop solennelle. La moquette étouffe les pas. La lumière tombe avec une gravité excessive. Sur l’estrade, un pupitre. Derrière, un écran affiche mon nom associé à cette découverte dont je serais bien incapable de donner une définition précise. Peu importe ce que j’ai découvert. Ce soir-là, la découverte sert surtout de décor. Ce qui compte arrive au moment des remerciements.
Je m’avance. Les applaudissements sont nets, presque mécaniques. Je m’arrête. Et je commence d’une façon qui crée un léger flottement. Je me remercie moi-même.
Je me remercie d’avoir tenu. D’avoir continué quand rien ne venait confirmer que cela avait un sens. D’avoir douté sans m’effondrer. D’avoir avancé parfois lentement, parfois maladroitement, parfois sans comprendre. Je remercie celui que j’ai été dans les zones sans témoin. Celui qui s’est levé tôt. Celui qui a recommencé. Celui qui a accepté de ne pas savoir encore. Celui qui a respiré quand tout poussait à se crisper.
Puis je déplace le regard. Et je commence à remercier ceux que personne ne remercie jamais.
Je remercie la personne qui a fabriqué le réveil qui sonne chaque matin. Je remercie la régularité qu’il impose à mes jours. Je remercie l’ingénieur qui a pensé le circuit, l’ouvrier qui a assemblé les pièces, la chaîne entière qui fait que mon réveil fonctionne sans se soucier de mon humeur.
Je remercie ceux qui ont tissé les draps dans lesquels je dors. Le coton cultivé loin d’ici. Les mains qui l’ont transformé en tissu. La personne qui a plié ces draps dans un lieu anonyme. Grâce à eux, mon corps récupère suffisamment pour rester stable.
Je remercie le café. Les grains cueillis. Les sacs chargés. Les ports traversés. Les camions. La machine entretenue. La tasse qui résiste au temps. Le liquide chaud qui remet mon système en mouvement chaque matin.
Je remercie la poubelle vidée dans la rue sans que je m’en aperçoive. Le geste discret. Le camion qui passe trop tôt pour être remarqué. L’absence d’odeur. Le confort silencieux d’un monde qui évacue ce que je ne peux plus porter.
Je remercie l’électricité. Les centrales. Les équipes de nuit. Les lignes tendues au-dessus des paysages. Grâce à elles, je peux écrire tard, lire, réfléchir, parfois errer. Tout cela repose sur une continuité qui me dépasse.
Je remercie l’eau potable. Les canalisations enfouies. Les contrôles répétés. Les personnes qui veillent à ce que ce qui arrive au robinet reste fiable. Chaque verre d’eau engage une confiance quotidienne.
Je remercie les routes. L’asphalte. Les marquages au sol. Les gens qui repeignent les lignes quand elles s’effacent. Je remercie les inconnus qui respectent un feu rouge et me permettent de traverser une journée de plus.
Je remercie les normes sanitaires. Les médecins que je n’ai pas eus à appeler. Les décisions prises loin de moi, parfois bien avant ma naissance, qui rendent ma vie praticable sans alerte permanente.
Je remercie les objets. Le stylo qui écrit sans baver. Le clavier qui répond. La chaise qui soutient mon dos. Le bâtiment qui tient droit. Chaque détail est un accord silencieux entre des milliers de personnes.
À cet instant, je m’arrête. Et je regarde ce que cela raconte de notre société.
Nous aimons nous penser autonomes. Indépendants. Responsables de nous-mêmes. Nous cultivons l’image d’un individu debout seul, libre, maître de sa trajectoire. Cette scène imaginaire raconte autre chose. Une société conçue comme un immense outil de régulation. Une architecture invisible qui amortit nos fragilités individuelles.
Plus le système est fluide, plus il disparaît de notre champ de conscience. Quand tout fonctionne, rien n’appelle l’attention. L’eau coule. La lumière s’allume. Les déchets disparaissent. La nourriture arrive. Ces flux apaisent nos tensions avant même qu’elles ne se forment. Ils stabilisent notre système nerveux à notre insu.
Nous ne vivons pas dans plus d’indépendance. Nous vivons dans une dépendance élargie, répartie, sophistiquée. Une dépendance qui s’étend à des réseaux immenses, techniques, précis. Elle se diffuse dans le quotidien au point de devenir presque élégante.
Autrefois, la dépendance prenait un visage. Le village. La famille. Le voisin. Aujourd’hui, elle devient abstraite. Mondialisée. Anonyme. Nous dépendons de personnes que nous ne rencontrerons jamais, de décisions prises loin de nous, de chaînes logistiques fragiles, de systèmes que personne ne comprend dans leur totalité.
Cette société agit comme un régulateur émotionnel collectif. Elle absorbe une partie de nos peurs primaires. Elle tempère la faim, le froid, la maladie, l’insécurité immédiate. Elle libère de l’espace mental. Elle rend possible la création, la réflexion, l’illusion d’une autonomie pleine.
Plus cette régulation est efficace, plus l’illusion se renforce. Celle d’un individu qui n’aurait besoin de personne.
La réalité est plus exigeante. Nous sommes soutenus en permanence. Portés. Contenus. Cette dépendance constitue une condition d’existence. Elle témoigne d’une maturité collective lorsqu’elle tient. Elle devient source d’angoisse lorsqu’elle se fissure.
L’enjeu contemporain se situe peut-être là. Développer une conscience fine de nos interdépendances. Apprendre à les voir. À les respecter. À les protéger. Distinguer l’autonomie intérieure du fantasme d’indépendance.
Je conclus en disant que ce prix circule. Qu’il traverse. Qu’il appartient à une toile immense d’interactions invisibles. Si une découverte existe dans ce rêve, elle se trouve ici. Exister repose sur un travail collectif constant. Le reconnaître ne diminue personne. Cela nous replace simplement dans le réel.