Transmettre
Nous ne transmettons pas ce que nous souhaitons être à nos enfants.
Nous leur transmettons ce que nous sommes réellement.
Cette phrase dérange parce qu’elle retire une illusion confortable. Celle qui consiste à croire que l’amour suffit. Que les bonnes intentions compensent. Que le rôle parental, bien tenu, protège de tout. Elle dérange parce qu’elle nous oblige à déplacer le regard. Non plus vers ce que nous montrons, mais vers ce que nous habitons.
Un enfant n’apprend pas par imitation consciente. Il apprend par imprégnation. Il ne copie pas nos mots, il absorbe notre état intérieur. Il ne retient pas nos discours éducatifs, il ressent notre manière d’être au monde. Notre rapport à la peur, au conflit, à la frustration, au manque, au désir. Notre façon d’habiter le silence. Notre manière de respirer la vie quand rien ne va.
Les adultes parlent beaucoup aux enfants. Trop parfois. Ils expliquent, rassurent, justifient. Ils veulent transmettre des valeurs, des repères, une vision juste. Mais ce qui se transmet vraiment se joue ailleurs. Dans l’invisible. Dans la cohérence ou l’incohérence entre ce qui est dit et ce qui est vécu. Dans l’écart entre l’image et la réalité intérieure.
Les apparences rassurent les adultes. Elles donnent le sentiment de faire ce qu’il faut. Une famille qui fonctionne. Un parent solide. Un quotidien qui tient. Mais les enfants ne vivent pas dans les apparences. Ils vivent dans le climat émotionnel. Ils sentent les tensions non nommées, les tristesses contenues, les colères polies, les peurs rationalisées. Ils sentent quand l’adulte se force. Quand il joue un rôle. Quand il tient pour ne pas tomber.
Alors ils s’adaptent.
Ils se taisent.
Ils s’agitent.
Ils somatisent.
Ils deviennent sages trop tôt ou turbulents sans comprendre pourquoi.
Non pas parce qu’ils vont mal eux, mais parce qu’ils portent ce qui circule dans le système. L’enfant est rarement le problème. Il est souvent le messager.
Les contrats tacites sont particulièrement délétères.
Ce sont ces accords silencieux que l’adulte passe avec lui même. Je ne montre rien pour protéger. Je tiens bon pour les enfants. Je fais semblant que tout va bien. Ces stratégies partent souvent d’un bon sentiment. Mais elles créent une dette invisible. L’enfant sent qu’il y a quelque chose à ne pas voir, à ne pas dire, à ne pas déranger. Il apprend que certaines émotions n’ont pas de place. Que la vérité relationnelle est dangereuse. Que l’amour passe par l’effacement.
Vouloir transmettre le meilleur sans se transformer soi même revient à déléguer le travail intérieur à l’enfant.
C’est lui demander de digérer ce que l’adulte n’a pas encore traversé.
C’est lui confier une charge émotionnelle qui n’est pas la sienne.
Beaucoup de parents veulent changer leurs enfants. Peu acceptent de se changer eux mêmes. Parce que se transformer réellement n’est pas confortable. Cela demande de renoncer à certaines identités. À certaines justifications. À certaines fidélités invisibles à son histoire. Cela demande de regarder ses mécanismes de défense, ses zones de fuite, ses rigidités, ses automatismes. De reconnaître ce qui n’est pas régulé. Ce qui déborde. Ce qui est anesthésié.
Se changer ne veut pas dire devenir parfait.
Ça veut dire devenir responsable de son monde intérieur.
Un parent aligné n’est pas un parent sans failles.
C’est un parent qui sait quand il est débordé.
Qui sait s’arrêter.
Qui sait réparer.
Qui sait dire je ne sais pas.
Qui sait reprendre ce qui lui appartient.
C’est dans cette posture que la transmission devient saine. Parce que l’enfant n’a plus besoin de compenser. Il n’a plus besoin de porter. Il peut rester à sa place. Celle d’un enfant qui explore, qui teste, qui ressent, qui apprend.
Les enfants n’ont pas besoin d’adultes héroïques.
Ils ont besoin d’adultes vivants.
Des adultes capables de regarder leur propre histoire sans la rejouer. Capables d’accueillir leurs émotions sans les projeter. Capables d’assumer leurs contradictions sans les faire payer à l’autre. Capables de faire le travail à l’endroit juste.
Quand un parent se transforme réellement, sans mise en scène, sans posture morale, quelque chose change immédiatement. L’atmosphère s’allège. Les tensions se redistribuent. L’enfant n’a plus besoin de parler avec son corps. Ni avec ses symptômes. Il peut redevenir ce qu’il est. Un être en croissance, pas un régulateur émotionnel.
La transmission la plus puissante est silencieuse.
Elle passe par la façon d’être là.
Par la manière de traverser les tempêtes.
Par la capacité à rester présent à soi et à l’autre.
Ce n’est pas ce que nous voulons être qui éduque nos enfants.
C’est ce que nous sommes prêts à transformer en nous.