Vouloir Etre Choisi

Il existe une fatigue particulière que je connais bien, sourde, presque élégante, celle de vouloir être choisi. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne se plaint pas. Elle se présente même souvent sous des formes socialement valorisées. Aimer bien. Être fiable. Être présent. Être celui sur qui l’on peut compter. Longtemps, j’ai cru que c’était de l’amour, ou au moins une vertu. Avec le temps, j’ai compris que c’était surtout un mécanisme.

Vouloir être choisi, pour moi, n’a jamais vraiment été vouloir aimer. C’était vouloir être validé par le regard de l’autre. Attendre qu’un choix extérieur confirme que ma place était légitime. Ce désir ne venait pas d’un excès d’ego, mais d’un manque plus ancien, plus silencieux. Quelque chose, tôt dans ma vie, n’avait pas été suffisamment nommé, reconnu, sécurisé. Alors mon système a fait ce qu’il sait faire de mieux. Il s’est adapté.

J’ai appris à mériter. À anticiper. À offrir avant même qu’on ne demande. À devenir solide, fiable, contenant. À être celui qui ne lâche pas. Peu à peu, être choisi est devenu synonyme d’exister. Ne pas l’être, c’était ressentir une forme de chute intérieure, diffuse, difficile à expliquer mais très réelle. Comme si le lien validait ma réalité même.

D’un point de vue plus scientifique, je comprends aujourd’hui pourquoi ce schéma s’est installé. Le cerveau social humain est construit pour rechercher l’attachement. Quand les liens primaires sont instables, imprévisibles ou conditionnels, le système apprend que la relation dépend de la performance. Être sage. Être fort. Être utile. Ne pas déranger. Chez moi, ce n’était pas une pensée consciente, mais une organisation profonde. Le choix de l’autre devenait une condition de sécurité émotionnelle.

Ce complexe s’est ensuite glissé dans mes relations adultes avec une grande discrétion. Il ne disait pas “aime moi”. Il disait “regarde comme je suis juste”. Je ne demandais pas, je m’ajustais. Je ne m’imposais pas, je devançais. Et sans surprise, je me suis souvent retrouvé face à des personnes qui n’avaient pas vraiment à choisir. Des personnes hésitantes, prises ailleurs, émotionnellement indisponibles. Vouloir être choisi suppose qu’il y ait un doute chez l'autre. Et ce doute m’était familier. Presque rassurant.

Avec le recul, je vois la confusion centrale que je portais. Je mélangeais amour et sélection. L’amour est une rencontre. Le choix est un tri. Quand je voulais être choisi, je me mettais inconsciemment dans une file. Je me comparais. Je m’évaluais. Je me modulais. Et sans m’en rendre compte, je m’éloignais de moi. Ce mouvement est épuisant, car aucun être humain ne peut durablement tenir une position où il doit prouver qu’il mérite sa place.

Ce qui rend ce complexe si tenace, c’est qu’il est souvent récompensé. J’ai été valorisé pour cela. Pour mon écoute, ma fiabilité, ma profondeur. J’ai su porter beaucoup. Trop, parfois. Jusqu’au moment où quelque chose a commencé à céder. Une lassitude douce. Une forme d’amertume calme. Le sentiment d’avoir donné sans avoir été réellement rencontré.

La sortie de ce schéma ne s’est pas faite par un effort titanesque. Elle s’est faite par un déplacement intérieur. Le jour où j’ai cessé de me demander si l’autre allait me choisir, et où j’ai commencé à me demander si je me choisissais moi. Non pas dans un geste narcissique, mais dans un acte de loyauté intime.

Aujourd’hui, je ne vois plus le fait d’être choisi comme un objectif relationnel sain. Ce qui compte, c’est d’être reconnu dans ce que je suis. La nuance est fine, mais elle change tout. Dans l’un, je m’adapte pour entrer. Dans l’autre, je me tiens droit et je regarde si l’autre réagit.