ROMAIN LECLAIRE

L’orbite basse vendue au rabais

La course effrénée à la privatisation de notre ciel vient de franchir un nouveau cap inquiétant. Dans une décision qui ressemble davantage à une soumission réglementaire qu'à une véritable surveillance, la commission fédérale des communications des États-Unis (la FCC) a accordé hier à SpaceX l'autorisation de lancer 7 500 satellites Starlink de deuxième génération supplémentaires.

Cette annonce porte le total autorisé pour la seule constellation Gen2 à un nombre vertigineux de 15 000 satellites. Sous couvert de progrès technologique et de connectivité mondiale, nous assistons en réalité à une colonisation unilatérale de l'orbite terrestre basse par une seule entité privée, avec la bénédiction explicite des régulateurs censés protéger l'intérêt public.

La FCC tente de masquer cette saturation orbitale derrière un langage technocratique prometteur. On nous parle de facteurs de forme avancés, de fréquences étendues couvrant les bandes Ku, Ka, V, E et W, et d'une optimisation de la couverture mobile. L'agence américaine a même levé ce qu'elle qualifie d'exigences obsolètes pour permettre à SpaceX de densifier encore davantage ses opérations entre 340 et 485 kilomètres d'altitude. Si l'objectif affiché est d'améliorer la latence et la vitesse d'Internet, la réalité physique est celle d'un embouteillage spatial sans précédent. En autorisant cette occupation massive de l'espace, elle ignore les appels à la prudence concernant les débris orbitaux, préférant valider la stratégie du fait accompli d'Elon Musk.

L'argument sécuritaire avancé par SpaceX, qui prévoit d'abaisser l'altitude de 4 400 appareils existants pour soi-disant réduire les risques de collision, peine à convaincre face à l'ampleur des déploiements prévus. Cette manœuvre ressemble surtout à une stratégie d'occupation des couches orbitales inférieures pour verrouiller le marché. D'autant que l'entreprise ne compte pas s'arrêter là. Non contente de saturer le marché de l'Internet fixe, SpaceX vise désormais l'hégémonie sur le mobile via le service « Direct to Cell », s'appuyant sur un accord colossal de 17 milliards de dollars pour racheter des licences de spectre à EchoStar. Cette expansion tentaculaire transforme Starlink en une infrastructure incontournable, menaçant d'étouffer toute concurrence réelle.

Cette situation soulève une fronde légitime parmi les autres acteurs du secteur. Des concurrents locaux comme Viasat et Globalstar ont déposé des pétitions pour bloquer cette expansion, alertant sur des risques d'interférences insurmontables et une préemption déloyale des ressources spectrales limitées. Viasat a justement souligné que cette autorisation donne à SpaceX le pouvoir et l'incitation de barrer l'accès à l'espace aux autres opérateurs. Pourtant, ces avertissements se heurtent à un mur politique. Le président de la FCC, Brendan Carr, ne cache pas sa proximité idéologique avec Elon Musk, allant jusqu'à faciliter activement les transactions de SpaceX sous prétexte de lutter contre un harcèlement réglementaire imaginaire.

Cette nouvelle autorisation est donc un échec de la régulation. En déroulant le tapis rouge à SpaceX pour qu'elle déploie 15 000 satellites et alors que l'entreprise en planifie déjà 15 000 autres pour un système futur, la FCC participe à la création d'un monopole spatial dangereux. Nous sommes en train de céder une ressource commune, l'orbite terrestre, à l'appétit d'une seule corporation, au mépris de la sécurité spatiale à long terme et de l'équité concurrentielle. Le ciel est devenu une propriété privée.