Journal, contes & nouvelles

La vie des morts

Tout au long de votre vie, vous allez accumuler des souvenirs, cumuler des expériences et vous attacher à des objets dont vous ne pourrez jamais vous séparer. Ils sont pour vous des compagnons de route indissociables de votre histoire personnelle. Ce livre que votre mère vous à offert pour vos quinze ans, cette lettre écrite à votre premier amour, que vous n'avez jamais osé envoyer, ou votre collection de timbres, héritage de votre grand-père. Pourtant, quand vous rendrez votre dernier souffle, ces objets retiendront le leur. On vous pleurera quelques jours, quelques semaines, quelques mois, puis, vos proches videront votre maison, bientôt occupée par de parfaits étrangers qui y seront pourtant chez eux. Tout ce qui vous représentait appartiendra bientôt à d’autres et les traces de votre passage sur terre s'évaporeront lentement, une à une, dans la mémoire de vos proches comme par les objets que vous chérissiez. 

Chaque samedi, je me rends dans la déchetterie de ma commune pour y déposer divers encombrants ou restes de chantier. Quand mon travail est terminé, je plonge (littéralement) mon corps et mon esprit dans une benne à ordure d'une genre bien particulier : la benne à papier. On y trouve généralement de la paperasse sans intérêt, le plus souvent issue d’un rangement de printemps ou d’un grand nettoyage par une administration locale : encarts publicitaires, revues touristiques, photocopies, plaquettes de communication, formulaires administratif déchiquetés ou encore papiers de la maison sans aucun intérêt.

Mais parfois, sous cet amas de brouillons, se cachent des trésors jetés ici comme s’ils ne valaient rien. Des trésors, vraiment ? Il l’étaient pour vous, avant d’être confiés à cette grande poubelle, quelques jours après votre disparition. J’y ai lu votre journal intime, celui que votre grand frère n’a jamais su trouver. Je connais tout des sentiments que vous portiez à ce jeune Jean-Michel alors que vous n’aviez que quinze ans, les souffrances que vous faisait endurer votre mère ou la couleur de votre robe préférée. J’ai tenu entre mes mains votre médaille de baptême, cachée dans une vieille enveloppe que personne n’avait pris le soin de décacheter. Votre nom y est resté gravé, ainsi que votre date de naissance. J'ai parcouru votre journal de jeune fille, celui où vous écrivez des poèmes quand vous étiez une jeune enseignante. J’ai lu vos cartes postales, vos livres de chevet, tenu entre les mains vos diplômes, vos réflexions personnelles sur l'actualité des années 1980, les photos de vos meilleures soirées en famille. J’ai feuilleté votre carnet de photos souvenirs, vous qui étiez militaire dans les années 1930, quelque part en France. On vous y voit jeune, fier et heureux, entouré de quelques camarades tout aussi vigoureux. Que reste-t-il de cette époque et de ces hommes dont vous étiez ? Rien. Absolument rien. Votre petit-fils, jusqu’alors gardien de votre mémoire, vient de disparaître à son tour et ses souvenirs ont été jetés ici, parmi les ordures, sans même que vos lointains héritiers ne s’en soient aperçus. Ils n’avaient que quelques jours pour vider votre maison pour la mettre en vente, avant de repartir dans leur région d’adoption. Vous étiez pour eux un vague souvenir, vous deviendrez pour leur enfant une vague impression, une simple évocation, avant de disparaître à jamais de la mémoire des hommes. Ce petit carnet  était la dernière trace de votre existence, bien réelle, témoignage anecdotique de votre très longue vie. Si mon regard ne l’avait pas croisé, par hasard, il serait poussière. Mais je me sens obligé d’en prendre soin, désormais. Je ressens cette responsabilité de préserver ce qui reste de votre mémoire, de vos doutes, de vos peurs, de vos envies, de vos incertitudes. Je veux être un passeur de mémoire dans cette interminable galerie des oubliés. 

Nous ne possédons rien. Nous sommes de simples locataires en toute chose et en tout lieu. Tôt ou tard, nos souvenirs et nos biens termineront dans cette benne à ordure ou se joue le dernier acte de la vie des morts.